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Les milliardaires et le Minotaure

 

Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, déclarait il y a peu que la France manquait de jeunes aspirant à devenir milliardaires. Comme souvent lorsqu’une « petite phrase » est prononcée, les journaux et les responsables politiques ont été nombreux à relever et à commenter le propos. Bien évidemment, il était tout à fait opportun de faire remarquer qu’on devait cette déclaration sur les milliardaires à un millionnaire, ancien banquier d’affaires qui plus est – c’est l’être social des hommes qui détermine leur conscience, comme nous l’a appris Marx. Loin d’être secondaire, c’est un fait qui en dit long sur la composition sociale du personnel dirigeant du Parti socialiste. Qu’un ancien banquier d’affaires mette en œuvre une politique favorable aux banquiers d’affaire et à leurs amis, quoi de plus logique ? Que les intérêts matériels des plus hauts responsables du parti au pouvoir soient aux antipodes de ceux du peuple qu’il prétend représenter, là encore, cela ne devrait même plus surprendre. En effet, il suffit d’observer quelques-unes des mesures les plus emblématiques de la loi Macron pour s’apercevoir de la désastreuse cohérence de la vision du monde dont elle est porteuse et qui lui vaut à juste titre les foudres des syndicats.

La loi Macron n’est pas seulement une loi taillée sur mesure pour les milliardaires, imposée avec le renfort du 49.3, elle est aussi une loi intégralement dirigée contre les salariés et les chômeurs. La logique dont elle est porteuse est évidemment insidieuse : il s’agit d’essayer de faire croire aux salariés et aux chômeurs qu’en perdant encore un peu plus leur vie à la gagner, ils pourront être plus heureux et consommer davantage. Peu de temps avant d’être  assassiné, Charb avait su dévoiler avec une grande finesse et beaucoup d’humour la perversité de ce raisonnement. Dans un dessin publié en une du supplément de L’Humanité dimanche consacré à la loi Macron, il avait représenté un couple, paisiblement endormi au beau milieu de la nuit. Le mari s’éveille en sursaut et dit à sa femme : « J’ai envie de changer de voiture, là, tout de suite ! » Sa femme lui remet les idées en place et lui rétorque : « Oh ! C’est le temps d’ouverture des magasins qui va augmenter, pas ton pouvoir d’achat… » On ne saurait proposer une meilleure synthèse de la loi Macron. Les pauvres doivent rester pauvres, cela va de soi. Mais comme il s’agit de les exploiter davantage, on cherche à leur imposer des comportements consuméristes insensés pour mieux leur faire accepter des conditions de travail dégradées. L’injonction est claire et le discours bien rodé : vous devez avoir envie d’aller faire les courses le dimanche ! Il n’est pas imaginable que vous puissiez avoir autre chose à faire de votre temps libre que de consommer. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains d’entre vous devront réduire encore leur temps libre pour que vous puissiez consommer davantage. Même rengaine concernant les transports : vous ne pouvez pas vous payer de billet de train ? C’est parce que le secteur ferroviaire est public et que les syndicats, qui y sont encore puissants, ont permis aux salariés de gagner des droits, il est donc urgent de le détruire en le mettant en concurrence avec des lignes de bus longue distance libéralisées, pour que vous puissiez enfin voyager dans des conditions inconfortables et nuisibles à l’environnement !

Cette logique du sacrifice et de l’abrutissement est celle du capitalisme lui-même. L’obsession de la hausse du taux de profit n’est pas une simple affaire de rapacité personnelle de la part de quelques patrons-voyous, elle constitue la structure même du mode de production capitaliste. On pourrait d’ailleurs appliquer à ce système l’image dont se sert Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances, pour désigner la manière dont la finance de Wall Street a absorbé pendant des décennies les excédents commerciaux allemands, japonais et chinois alimentés par le déficit américain, conduisant par là même le monde à la crise de 2008 : celle d’un Minotaure planétaire.

D’après le récit mythologique grec, Minos, le roi de Crète, exigeait chaque année le sacrifice de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles en offrande au Minotaure, monstre au corps d’homme et à la tête de taureau enfermé dans le célèbre labyrinthe crétois. Pas plus que dans la légende grecque, il n’est probable que l’appétit du Minotaure capitaliste s’apaise si l’on continue à lui verser des offrandes. Nul ne peut dire aujourd’hui avec certitude que, comme dans la fabuleuse histoire, la solution viendra d’Athènes. Néanmoins, la victoire de Syriza aux élections législatives grecques du 25 janvier dernier marque sans aucun doute un tournant dans la conjoncture politique européenne. Car le vote du peuple grec n’exprime pas seulement la déroute de décennies de politiques au service du capital, il n’est pas que le cri de douleur d’un pays où le taux de chômage dépasse les 25%, il est avant tout un message d’espoir. Au-delà des frontières.

 

Jean Quétier,

Vice-rédacteur en chef 

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