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« Rebelles au travail »

Cahiers d’Histoire – Revue d’histoire critique N° 125, octobre décembre 2014

Par Séverine Charret

Le dossier central de ce numéro est consacré aux « rebelles au travail » et pose, à travers eux, la question éminemment sociale des conflits dans le travail. La première contribution sur la grève des terrassiers havrais (Hélène Rannou) permet d’évoquer l’importance d’étendre et de rendre visible la grève. Sont ainsi décrits les meetings de soutien, les « promenades ». L’engagement des femmes y est souligné comme un gage de la vitalité du conflit, tandis qu’est analysé le rôle de la Bourse du travail, comme pôle de la résistance puis comme lieu d’un syndicalisme révolutionnaire tandis que se déploie la répression du mouvement par les pouvoirs publics. Le second article nous conduit en Italie pendant la Première Guerre Mondiale. L’auteure, Stéfanie Prezioso, y défend l’idée que cette guerre a été une guerre de classes. D’abord parce qu’elle a été essentiellement voulue par les classes dirigeantes. Ensuite, parce que l’expérience du peuple combattant soumis à des conditions terribles, à la justice sommaire et au mépris n’a pas été celle des officiers et du commandement issus des rangs de la bourgeoisie. Enfin, parce que la concentration ouvrière et paysanne dans les tranchées a forgé une conscience de classe dont les années rouges révolutionnaires à la fin de la guerre sont une des conséquences. Mélanie Roussel, étudiant l’usine dans les années 1930, s’intéresse à l’influence de la crise sur le monde ouvrier. Elle souligne d’abord que la crise implique une plus grande hétérogénéité des ouvriers dont le vocabulaire se fait l’écho (chômeurs, « passagers », travailleurs « du dedans » ou « du dehors »). Dans ce contexte, la lutte collective est plus dispersée, avant tout parce que pèsent sur les grévistes des menaces de sanction. Les conflits contre la dégradation des conditions de travail sont d’ailleurs plus nombreux que ceux contre les restructurations. Néanmoins, les résistances existent. Elles sont d’abord le fait d’individus qui s’opposent à la rationalisation et à la surveillance croissante du travail. Absentéisme, freinage, sabotage… les moyens sont nombreux pour faire échapper temps et matériel au patron. Est alors posée la question de l’entrée en rébellion qu’Éliane Le Port évoque à travers le témoignage de Louis Ory, ouvrier sur les chantiers navals de Saint-Nazaire au moment de la grève de 1955. Est bien montrée la difficulté pour un jeune homme issu du monde rural de s’intégrer dans un milieu dont il ne maîtrise pas les codes et qu’il perçoit comme violent. Au moment où la grève est déclarée, on sent la tension entre l’ouvrier spectateur qui regarde avec crainte et admiration les meneurs et l’ouvrier acteur qui « va » avec les autres investir les ateliers. L’entrée en grève, malgré les réticences que peuvent susciter les actions violentes, apparaît ici comme « une forme d’intégration, un rite de passage alternatif à l’initiation syndicale ». Les deux contributions suivantes sont consacrées aux années 1968. Fanny Gallot aborde le rapport entre ouvrières et féministes en décrivant la stratégie des mouvements féministes issus de la mouvance révolutionnaire. Leurs militantes vont dans les usines en lutte, rencontrent les ouvrières, les font témoigner et cherchent à nouer un dialogue avec elles, notamment par le biais de la vie privée. Leur but est de créer une solidarité féminine pour remettre en cause les rôles sexués, mais aussi de politiser les ouvrières en contournant les organisations qu’elles considèrent comme hostiles, CGT et PCF essentiellement. Ces échanges ne sont cependant pas sans malentendu, méfiance ou incompréhension réciproques. L’année 1968 est aussi abordée sous l’angle de la triple rupture avec les syndicats au profit des comités de grève et des assemblées générales, avec les revendications traditionnelles, notamment salariales, au profit de l’autogestion et de la remise en cause de l’exploitation capitaliste, avec des pratiques habituelles au profit d’une plus forte radicalité. Sur tous ces points, Stéphane Sirot relativise la singularité de 1968, montrant le caractère minoritaire de « l’insubordination ouvrière ». L’auteur préfère insister sur la pluralité des pratiques et des aspirations mais aussi sur les questions posées à un syndicalisme en cours d’institutionnalisation. Enfin, Stéphane Gacon pose la question des usages de l’amnistie sous la IIIe République : par les militants, anarchistes essentiellement, qui mettent en avant le peuple en souffrance pour la réclamer (1880-1890), par les dirigeants radicaux qui s’en servent comme d’un moyen de régulation sociale (début XXe siècle), par le PCF qui l’utilise pour faire la « conquête des masses » (entre-deux-guerres). L’amnistie est ainsi l’occasion de débats où droite et gauche s’affrontent sur la légitimité de la révolte face à la défense de l’ordre et opposent les figures d’un peuple héroïque, acculé par la crise et la pauvreté, d’un peuple indiscipliné, d’un peuple enfant facilement manipulable. Ce numéro de la revue est complété par une étude sur les Jeunessses communistes en 1968 (Mathieu Dubois) et une contribution sur l’anticolonialiste Jean-Louis Hurst (Didier Monciaud). 

La Revue du projet n°44, février 2015.

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