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Modèle allemand, une imposture

 

Le Temps des cerises, 2014 (2e éd.)

Bruno Odent

Par Igor Martinache

Les premiers de la classe ont toujours un côté énervant, mais quand en plus leurs « performances » sont obtenues par des procédés malhonnêtes et qu’ils prétendent prendre la place du maître, il y a de quoi se révolter. Telle est en substance la position allemande actuellement vis-à-vis de l’Union européenne, comme le montre de manière éclairante Bruno Odent dans ce petit essai paru en 2013 et déjà réédité. Fin connaisseur de notre voisin d’outre-Rhin, il revient sur son histoire récente en embrassant les dimensions politiques et sociales afin de montrer en quoi le fameux « modèle allemand » tant vanté par certains dirigeants et journalistes paresseux ou mal intentionnés (les deux n’étant pas incompatibles) repose sur du sable. Tout d’abord, de quel modèle parle-t-on ? Du « capitalisme rhénan » fondé sur un certain sens du compromis social, incarné notamment par un système pionnier de protection sociale dit bismarckien puis par la codétermination des entreprises, et un ordolibéralisme favorisant notamment le rapprochement entre banques et industrie, qui a notamment contribué au « miracle » économique de l’après-guerre en RFA (non sans l’aide – intéressée – déterminante du Plan Marshall également) ? Ou de la conjonction entre casse des droits sociaux et politique monétaire restrictive favorisant un véritable système de sous-traitance dans les pays voisins de l’Est, mis en vigueur à partir des années 2000 par le gouvernement de Gerhard Schröder ? Car, comme le note Bruno Odent, les piliers de la « société anonyme Allemagne » (Deutschland AG) qui ont permis le développement d’un tissu de PME sans pareil (le Mittelstand), une qualité élevée de la formation des travailleurs et de leurs produits ont ironiquement été systématiquement abattus par les réformes de l’Agenda 2010 porté par l’ex-chancelier social-démocrate… Ainsi, contrairement à ce qui est souvent avancé, ce n’est pas l’Allemagne qui paie pour les autres, mais inversement le reste de l’UE, et plus encore de la zone euro, de même que les travailleurs allemands les plus précaires qui soldent la facture d’une monnaie forte et d’un excédent commercial artificiellement dopé. Sauf qu’aujourd’hui, ce système atteint lui-même ses limites, et l’Allemagne est à son tour rattrapée par la crise depuis 2012. Avec un vrai sens de la pédagogie, Bruno Odent développe donc ces différents enjeux, dressant un bilan nettement moins favorable de la décennie Schröder-Merkel qui méritent ainsi plus qu’un bonnet d’ânes. Reste la question des débouchés politiques : pourquoi là-bas comme ici, la casse sociale n’amène-t-elle pas à un réveil des classes sociales se tournant vers une véritable gauche ? Pour tenter de le comprendre, l’auteur revient également sur les transformations du champ politique et l’espoir – pour l’instant – déçu constitué par la constitution de Die Linke, et les grandes coalitions « droite-gauche » favorisées par le système électoral proportionnel que certains souhaiteraient là aussi importer dans l’Hexagone. Là aussi, s’il est intéressant de s’inspirer de l’expérience allemande, ce n’est surtout pas pour l’imiter, mais au contraire pour ne pas reproduire les mêmes erreurs… 

La Revue du projet n°44, février 2015.

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