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Les Hiéroglyphes de la Nature. Le socialisme scientifique en France dans le premier XIXe siècle

 

Les Presses du Réel, 2014

Loïc Rignol

Par Aurélien Aramini

Cet ouvrage d’une dimension impressionnante offre un panorama exhaustif des « premiers socialistes », durant la période comprise entre la Restauration et l’avènement du Second Empire. En mettant en évidence les enjeux épistémologiques et politiques de pensées aussi diverses que celle de Fourier, de Saint-Simon, de Pierre Leroux ou de penseurs moins connus tels que Pecqueur, Déjacque ou Cœurderoy, le projet de Loïc Rignol s’inscrit d’abord dans la perspective de récuser une lecture caricaturale des « socialistes » français du premier XIXe siècle.

Trop souvent, ces auteurs sont regroupés indistinctement sous la catégorie vague « d’utopistes », qualification qu’ils récusent généralement eux-mêmes – à quelques exceptions près tel que Cabet, l’auteur d’un Voyage en Icarie. Dans le contexte d’une société française en proie aux tourments révolutionnaires, traversée par des maux autant matériels que spirituels – choléra, révoltes ouvrières, paupérisme, individualisme – l’ambition des socialistes du premier XIXe siècle est avant tout de constituer une « Science sociale ». Certes, l’idée que ces socialistes adoptent de la « Science sociale » explique sans doute que Marx ait pu les qualifier « d’utopistes ». En effet, autant pour Fourier, que pour Saint-Simon ou Pierre Leroux, « la Science sociale ne se présente pas comme l’étude de la société, telle qu’elle est, mais de l’association telle qu’elle doit naître ». Si le socialisme prémarxiste possède une dimension utopiste, c’est donc au sens fort, c’est parce qu’il « porte ses regards au-delà des hommes pour saisir la norme qui réglera leur monde ». En quête d’une Science sociale, tous les penseurs socialistes du premier XIXe siècle partagent un même projet politique : améliorer le sort de la partie de la société la plus pauvre et la plus nombreuse, celle des « prolétaires » qu’ils ne voient nullement comme une classe dangereuse « comme le veut la mythologie bourgeoise » d’un Cousin ou d’un Guizot arrivés au pouvoir après les Trois Glorieuses.

En étudiant la manière dont les premiers socialistes français se sont appropriés la question religieuse, la réflexion anthropologique et la pensée de l’histoire, Loïc Rignol fait apparaître la rationalité du socialisme du premier XIXe siècle dans la diversité de ses expressions. À l’heure où la question de la laïcité se trouve au cœur de nombreux débats politiques en France, il est particulièrement intéressant de relever l’importance accordée par la première génération des « socialistes » français à la question religieuse, centrale après la rupture qu’incarne la Révolution française. Si la religion est au cœur de leurs préoccupations, c’est d’abord parce qu’il leur semble indéniable que s’est définitivement brisée l’ancienne foi régulatrice et organisatrice du social incarnée par les institutions catholiques. Mais c’est aussi parce qu’ils pensent que seule une religion peut garantir l’ordre et l’unité de la société. Que ce soit par une régénération du dogme chrétien – Louis Blanc ou Lamennais – par un nouveau christianisme – Saint-Simon – voire par une nouvelle religion – Comte ou Leroux – l’urgence pour les premiers penseurs « socialistes » est de relever un nouvel autel afin de conduire « les hommes à l’unité dans une nouvelle cité ». Faut-il voir dans cette conviction de la nécessité du religieux ce qui sépare les premiers socialistes français du matérialisme historique ? 

La Revue du projet n°44, février 2015.

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