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Richard Matthew Stallman ou l'informatique de l'humain

 

Par Véronique Bonnet*

 

L’Humanité.fr, dans un article du 13 septembre 2014, proposait des morceaux choisis du discours sur les droits de l’homme et l’informatique que Richard Matthew Stallman avait tenu la veille à la Fête de l’Humanité. En ce début 2015, porteur de mesures floues dans le registre digital, qu’il s’agisse du très indéterminé « tout numérique » dans l’Éducation Nationale, ou encore, à l’international, les discussions de traités commerciaux en cours, entre les États-Unis et l’Europe, qui risquent de faire prévaloir la recherche exclusive de profits sur les égards dus à l’humain, évoquons la figure de celui qui, plus que jamais, dans l’informatique, n’a de cesse de dénoncer l’inhumain : « Avec un logiciel, il y a deux possibilités, ou les utilisateurs ont le contrôle du programme, ou le programme a le contrôle de l’utilisateur. Dans le premier cas, cela s’appelle le logiciel libre. » Homme utilisateur ou homme outil ? Sujet ou objet ?

 

Programmeur au M.I.T. (Massachussets Institute of Technology), après un cursus d’exception en mathématiques, RMS (ses initiales, triade mythique pour ses collaborateurs et admirateurs) s’aperçut, confronté à l’impossibilité d’obtenir de la firme Xerox le code de fonctionnement d’une imprimante pour la réparer, que les échanges d’informations, qui allaient de soi entre scientifiques et chercheurs, au début de l’informatique, étaient désormais menacés. Verrouillage, pour l’utilisateur lui-même, en vue d’assurer des rentes de situation et de rançonner régulièrement ceux qui prétendent seulement se servir pleinement d’un logiciel. Cela le mit en colère. Au nom de la dignité humaine : un homme est une personne, et non pas une vache à lait, il lança son projet de constitution d’outils informatiques libres, en septembre 1983. On appelle ce mouvement : Free Software, que l’on traduit en général par « logiciel libre », ou « le libre ». Mais en faisant bien attention de ne pas le confondre avec sa copie souffreteuse, l’Open Source, qui ne retient du « libre » que ses performances techniques, et qu’on devrait traduire seulement par « l’ouvert ». Sans la démarche protestataire et constructrice de Richard Stallman, les utilisateurs auraient été régulièrement priés de passer à la caisse. Et surtout auraient dû renoncer à de nombreuses formes de synergie et de partage à cause des nombreux dépôts de brevets logiciels interdisant de copier transmettre, améliorer.

Le « libre »

Richard Matthew Stallman a conçu globalement et sur le long terme cette constitution de ressources informatiques communes, sous tous ses aspects. Par une assise technique, ingénieuse, qui a nécessité de nombreux collaborateurs et un temps infini passé à coder, à copier pour enrichir, améliorer, reverser à la communauté. Par des dispositifs juridiques tels que le « gauche d’auteur », traduction du copyleft, contraire du copyright que l’on traduit par « droit d’auteur ». Le copyleft est un statut juridique qui permet le partage, alors que le copyright verrouille les utilisations par des dispositions contraignantes. Au contraire de celles-ci, le mouvement du Free Software se caractérise par des dispositions éthiques telles que les quatre libertés : exécuter, étudier, améliorer, redistribuer. Richard Stallman, en France, les articule souvent à la triade républicaine : « Liberté, parce qu’un programme libre respecte la liberté de ses utilisateurs. Égalité, parce qu’à travers un programme libre, personne n’a de pouvoir sur personne. Et fraternité, parce que nous encourageons la coopération entre les utilisateurs. »

 

Le « libre », donc, le Free Software, plaide pour une autonomie de celui qui « fait son informatique comme il veut » et aussi mène son existence comme il l’entend. Parce que l’informatique, comme le précise Richard Stallman « touche à la vie même ». L’existence, qu’elle irrigue, requiert, pour s’humaniser, non des pratiques de pure rivalité « en dépit des autres ou malgré les autres ». Mais des synergies respectueuses, « avec et par les autres ». Comme le dit souvent dans ses conférences et en privé Richard Stallman lui-même : « Partager est bon. »

 

Une association relais en France

La FSF, Free Software Foundation, dont il est le concepteur et le président, se définit elle-même, à l’adresse http://www.fsf.org/, comme « une fondation sans but lucratif avec la mission cosmopolitique de promouvoir la liberté des utilisateurs d’ordinateurs et de défendre les droits de tous les utilisateurs du Free Software ». Richard Stallman paie de sa personne, constamment de par le monde pour actualiser ses mises en garde et ses préconisations, à mesure que les verrous du Fermé se font plus insensibles et trompeurs que jamais. Dans la rubrique « Où se trouve actuellement, dans le monde, Richard Stallman » tenue par son assistante Jeanne Rasata, sont annoncés les déplacements internationaux et les thématiques abordées. Citoyen du monde, humain soucieux de l’humain, RMS se fait sans répit lanceur d’alerte, aussi bien dans l’analyse des nouveaux dangers que dans la synthèse des répliques politiques à effectuer.

Il réagit ainsi régulièrement aux nouvelles innovations privatrices de Microsoft et Apple : «  la censure est une fonctionnalité nouvelle dans Windows 8 et sa version mobile. Microsoft censure certaines applications, l’utilisateur n’est même plus libre d’installer les programmes de son choix […] Windows se qualifie littéralement de malware, c’est-à-dire de programme conçu pour maltraiter les utilisateurs. Ce mot est souvent utilisé pour qualifier des virus, mais peut s’appliquer à des programmes comme Windows. Mais Windows n’est pas unique, Mac OS, le système d’exploitation d’Apple est un malware aussi. Le système des iThings, les monstres numériques d’Apple est bien pire… » Il réagit aussi aux manquements éthiques de ceux qui n’utilisent le logiciel libre que pour en tirer le maximum de profit sans se soucier de l’autonomie de l’utilisateur. Lorsque ce qu’on nomme l’Open Source, copiant les réalisations libres, patrimoine œuvré et commun, les améliore pour gagner seulement beaucoup d’argent, s’appropriant sans réciprocité ce qui devrait rester inaliénable, ni le reverser à la communauté.

 

L’APRIL (Association francophone de promotion et défense du logiciel libre), https://www.april.org/relais de la FSF et de la philosophie GNU en France, vient de célébrer ses 18 ans. Frédéric Couchet, délégué général, fut l’un des cinq cofondateurs, qui contactèrent très vite Richard Stallman pour bénéficier de son expérience, de son charisme, et de sa manière très spéciale d’intégrer les réalités sans en rabattre sur les idéaux. Que l’on touche à la liberté informatique, c’est-à-dire aussi à la liberté tout court, et l’APRIL qui veille au grain, fait le nécessaire pour revendiquer et rédiger des contre-propositions.

 

Ainsi, actuellement, un appel fort de l’APRIL qui représente, en France, l’option rigoureuse du « libre » a besoin de notre attention, de notre soutien, dans la ligne délibérément humaniste ouverte par Richard Stallman.

 

Un appel au choix des formats ouverts dans l’Éducation nationale, pour éviter la rupture d’égalité dans l’accès au service public de l’éducation, une pétition à signer pour s’étonner qu’une telle mesure n’ait pas déjà été adoptée, comme l’a fait la Gendarmerie nationale, qui est même allée plus loin en adoptant un plan de migration vers le logiciel libre, et le ministère de l’Agriculture :

Le site est accessible ici : http://formatsouverts.education/

Signalons, sans vouloir ici faire la promotion de l’APRIL, que son site, auquel contribue une communauté chaleureuse, propose une logistique collaborative technique, juridique, éducative. Par l’APRIL, association sœur de la FSF de Richard Stallman, des conférences sont proposées, des listes de diffusions, une revue de presse hebdomadaire qui éclaire sur les grands enjeux du « libre ». Tel est, dans l’espace francophone, le relais du combat exigeant, sans concession, de Richard Stallman, informaticien de l’humain. 

 

En librairie :

 

• Richard Matthew Stallman, Sam Williams, Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée, Licence Gnu Free Documentation Licence, Paris, éditions Eyrolles, 2010.

(Richard Stallman a choisi de reverser l’intégralité de ses droits d’auteurs (45 %) à la Free Software Foundation. Christophe Masutti a choisi de reverser l’intégralité de ses droits d’auteurs (45 %) à Framasoft.)

La Revue du projet °44, février 2015.

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