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De la liberté de penser par Baruch spinoza

 

La lutte pour la liberté de juger est un enjeu ancien dans l'histoire du rationalisme. Au XVIIe siècle, déjà, Spinoza défendait l'idée que laisser aux citoyens la liberté de penser était la meilleure règle de gouvernement et la plus propice à la concorde sociale.

 

« Si grand donc que soit le droit attribué au souverain sur toutes choses et tout interprète du droit et de la piété qu’on le croit, encore ne pourra-t-il jamais se dérober à la nécessité de souffrir que les hommes jugent de toutes choses suivant leur complexion propre et soient affectés aussi de tel sentiment ou tel autre. Il est bien vrai qu’il peut en droit tenir pour ennemis tous ceux qui, en toutes matières, ne pensent pas entièrement comme lui ; mais la discussion ne porte plus sur son droit, elle porte sur ce qui lui est utile. Accordons en effet qu’un souverain peut en droit gouverner avec la pire violence, et condamner à mort les citoyens pour le plus léger motif ; tout le monde niera que dans cette façon de gouverner le jugement de la droite Raison reste sauf. Et même, comme un souverain ne peut régner de la sorte sans mettre en danger tout l’État, nous pouvons nier aussi qu’il ait la puissance d’user des moyens indiqués et d’autres semblables ; et conséquemment qu’il en ait le droit absolu ; car nous avons montré que le droit du souverain a pour limite sa puissance.

Si donc personne ne peut renoncer à la liberté de juger et d’opiner comme il veut, et si chacun est maître de ses propres pensées par un droit supérieur de Nature, on ne pourra jamais tenter dans un État, sans que la tentative ait le plus malheureux succès, de faire que des hommes, d’opinions diverses et opposées, ne disent cependant rien que d’après la prescription du souverain ; même les plus habiles en effet, pour ne rien dire de la foule, ne savent se taire. C’est un défaut commun aux hommes que de confier aux autres leurs desseins, même quand le silence est requis ; ce gouvernement donc sera le plus violent, qui dénie à l’individu la liberté de dire et d’enseigner ce qu’il pense ; au contraire, un gouvernement est modéré quand cette liberté est accordée à l’individu. […]

Pour que la fidélité donc et non la complaisance soit jugée digne d’estime, pour que le pouvoir du souverain ne souffre aucune diminution, n’ait aucune concession à faire aux séditieux, il faut nécessairement accorder aux hommes la liberté du jugement et les gouverner de telle sorte que, professant ouvertement des opinions diverses et opposées, ils vivent cependant dans la concorde. Et nous ne pouvons douter que cette règle de gouvernement ne soit la meilleure, puisqu’elle s’accorde le mieux avec la nature humaine. Dans un État démocratique (c’est celui qui rejoint le mieux l’état de nature) nous avons montré que tous conviennent d’agir par un commun décret, mais non de juger et de raisonner en commun ; c’est-à-dire, comme les hommes ne peuvent penser exactement de même, ils sont convenus de donner force de décret à l’avis qui rallierait le plus grand nombre de suffrages, se réservant l’autorité d’abroger les décisions prises sitôt qu’une décision meilleure leur paraîtrait pouvoir être prise. Moins il est laissé aux hommes de liberté de juger, plus on s’écarte de l’état le plus naturel, et plus le gouvernement a de violence. »

 

Extrait de Baruch Spinoza, Traité théologico-politique (1670),

Chapitre XX : « Où l’on montre que dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense ». Traduction de Charles Appuhn.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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