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Une presse libre à portée de main

Des propositions pour construire un nouveau modèle indépendant traitant à égalité presse imprimée et presse en ligne.

 

Par Pierre Rimbert*

Des 203 quotidiens d’information politique et générale vendus en France en 1946, seuls 65 subsistaient en 2013. Sous la poussée du numérique s’effondre un système qui chancelait depuis trois décennies. Le temps des rustines législatives destinées à déplacer et différer les crises est révolu. Sur quelles bases construire un nouveau modèle à la fois efficace, pérenne, indépendant, pensé d’emblée pour traiter à égalité presse imprimée et presse en ligne ? Trois éléments permettent de charpenter un cadre.

 

Distinction entre presse d’information et presse récréative et spécialisée

Le premier consiste à séparer radicalement la presse d’information ayant vocation à alimenter le débat public de la presse récréative et spécialisée. Cette distinction fonde théoriquement le système des aides publiques. Lesquelles, dans l’esprit du législateur, se destinent aux seuls titres « consacrés pour une large part à l’information politique et générale » (article 39 bis A du Code des impôts) ou poursuivant « un but d’intérêt général pour l’instruction, l’éducation, l’information du public » (loi de 1930 sur les tarifs postaux préférentiels). Or, sur les 4 726 publications recensées en France par la Direction générale des média des industries culturelles en 2012, à peine plus de 500 répondent à la qualification de presse nationale ou régionale d’information politique et générale.

Délimiter avec précision la frontière entre les deux genres s’avère toutefois malaisé. Si nul ne doute que Télé Loisir contribue de manière très marginale à la densité du débat public, certains titres de la presse spécialisée y participent indubitablement. Il importe donc de compléter les critères de contenus, toujours sujets à interprétation, par des caractéristiques objectives.

Pour voir leurs journaux, en ligne ou imprimés, accéder à la catégorie d’intérêt général, les éditeurs devraient satisfaire à trois exigences : la non-lucrativité, par l’adoption d’un statut d’entreprise proscrivant la distribution des bénéfices aux actionnaires ; la non-concentration, qui empêcherait le contrôle par un même propriétaire de plus d’un titre dans chaque type de périodicité (quotidien, hebdomadaire, etc.) ; l’exclusivité rédactionnelle, enfin, qui bannirait la publicité des colonnes et des écrans.

Remettre la presse en ordre de bataille commence ainsi par la réaffirmation d’un principe : les titres consacrés au divertissement assument leur statut de marchandise et vivent du marché ; ceux dévolus à l’information revendiquent celui de bien collectif et reçoivent à ce titre l’aide de la collectivité. Celle-ci prend la forme d’un « Service commun ».

Création d’un service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information

Le deuxième axe de la réforme repose en effet sur la création d’un service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information. Ce Service procurerait aux journaux d’intérêt général non seulement les imprimeries, le papier, les messageries, mais également les locaux, les serveurs, les outils de stockage numérique et de diffusion, les moyens de recherche et de développement.

Sans distinction de support (papier ou numérique), d’opinion, de prestige ou de taille, il fournirait à toute société de presse remplissant les conditions d’intérêt général les services administratifs, comptables, juridiques, commerciaux ainsi qu’une plate-forme commune d’abonnement, de paiement et de gestion de bases de données. Il rémunérerait des techniciens, des développeurs informatiques qui, tout en restant intégrés au sein des équipes de chaque journal, collaboreraient pour améliorer les applications, accroître la qualité et la puissance du kiosque en ligne, garantir la sécurité des données personnelles.

Les titres dits « alternatifs », qui portent sur la réalité sociale un regard souvent plus lucide que la presse dominante, disposeraient enfin des moyens de rencontrer leur public.

Le Service engloberait les infrastructures de l’Agence France-Presse et prendrait en charge le salaire, enfin porté à un niveau décent, des kiosquiers. Il financerait celui des correcteurs, secrétaires de rédaction, maquettistes, photograveurs, graphistes… dont les postes se trouvent menacés d’éradication par l’automatisation. Bien entendu, les collectifs de travail constitués autour d’un même titre ne seraient pas éclatés et continueraient à produire ensemble.

Dans ces conditions, le secteur de la presse ne compterait plus que deux acteurs : les éditeurs, dont la masse salariale se réduirait aux seuls journalistes, et le Service dirigé par une organisation paritaire.

 

Comment financer un tel système ?

L’économie de la presse repose actuellement sur trois types de recettes : les ventes, la publicité et les aides publiques dont le montant annuel est évalué à 1,6 milliard par la Cour des comptes (Rapport public annuel 2013). Notre modèle bannit la publicité, supprime la totalité des aides publiques (privée des aides publiques, la presse spécialisée et de divertissement bénéficierait du transfert de la publicité abolie dans la presse d’intérêt général, soit plus de 1,4 milliard) et remplace ces deux ressources par une cotisation. Contrairement à l’impôt, la cotisation socialise une partie de la richesse produite par le travail avant que les salaires ne soient payés et le capital rémunéré.

La cotisation information serait acquittée par l’ensemble des entreprises et des administrations. Son montant se calcule aisément. En supposant que la presse d’intérêt général se compose des 510 journaux d’information politique et général édités en 2012 et que les ventes conservent leur niveau actuel, la cotisation devrait collecter 1,9 milliard d’euros (soir 0,1 % de la valeur ajoutée créée). Pour la collectivité, la différence avec le montant des aides publiques (1,6 milliard d’euros) représente un surcoût de 300 millions d’euros. C’est le prix d’une information libre : moins du tiers de la rallonge budgétaire d’un milliard d’euros accordée par l’État en janvier 2014 à l’avionneur Dassault pour moderniser son chasseur-bombardier « Rafale ».

La mise en œuvre d’un tel projet ne serait pas exempte de débats : comment organiser la gestion paritaire du Service, quelle instance tranchera l’allocation aux journaux en ligne ou imprimés des moyens qu’ils demandent ? Mais elle donnerait au pluralisme et à la liberté d’expression gravés dans nos textes constitutionnels les moyens de leur application concrète : une information conçue comme un bien collectif, échappant à la fois à l’influence des puissances d’argent et à celle du pouvoir politique.

 

*Pierre Rimbert est rédacteur au Monde diplomatique.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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