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Média au masculin, démocratie incomplète

Juste représentation ? Pour quatre hommes qui ont la parole dans les média, une seule femme donne de la voix. Les études se suivent et se ressemblent pour dresser ce constat. Très loin du reflet d'un monde où les femmes représentent la moitié de la population. D'une France où elles travaillent presque autant que les hommes, où elles sont la majorité des diplômées.

 

Par Arnaud Bihel*

«Le tableau que nous dépeignent les informations est un monde où les femmes sont pratiquement invisibles comme participantes actives au travail à l’extérieur du foyer », insiste ainsi le Global Media Monitoring Project (GMMP), projet mondial de monitorage des média, qui dresse tous les cinq ans depuis 1995 un éclairage sur la place des femmes dans l’information.

Autrement dit, les média censés offrir aux citoyens une grille d’analyse du monde y reproduisent les stéréotypes classiques, renvoyant les femmes à la sphère privée, quand les hommes se voient accorder la légitimité de la parole publique, contribuant à renforcer une domination masculine insidieuse. Les seuls domaines où les femmes apparaissent plus nombreuses que les hommes à la télévision ? La publicité, et les programmes de téléréalité. Là où les clichés et la sexualisation sont les plus poussés.

En France, les chiffres de la Com­mission sur l’image des femmes dans les média ont fait grand bruit en 2011 : les experts invités à la télévision et la radio sont à plus de 80 % des hommes, qui s’approprient 85 % du temps de parole. À l’automne 2014, la dernière étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel aboutissait encore à ce constat : « La place des femmes intervenant dans les sujets des journaux télévisés des chaînes généralistes, qu’elles soient témoins ou expertes, en plateau ou en reportage, reste marginale » à la télévision : à peine plus de 20 % des intervenants. Sur les chaînes d’information en continu, ou à la radio, la part des femmes reste même sous les 20 %.

 

Déséquilibre de l’emploi

Mais « comment accorder de la crédibilité à la parole d’expertes quand on peine à reconnaître les capacités des femmes journalistes à diriger des rédactions ? », lançait le collectif de femmes journalistes « Prenons la une », créé en mars 2014 pour dénoncer les inégalités femmes-hommes au sein des média et dans les contenus qu’ils produisent.

Car même en leur sein les média n’ont rien d’égalitaire. Le plafond de verre y reste une réalité solide. En France, aujourd’hui, près de la moitié des journalistes sont des femmes. Mais dans les rédactions en chef, là où se décide ce qui compte dans l’information, comment elle sera mise en forme, elles ne sont qu’un peu plus d’un tiers (36 %), en comptant la presse féminine. Plus on grimpe l’échelle hiérarchique, plus elles sont rares. Elles sont 20 % des titulaires porteurs de la mention « directeur » sur leur carte de presse. Dans les instances de direction des grands média, le rapport est plutôt d’une femme pour 10 hommes.

Et en bas de l’échelle, comme ailleurs dans le monde du travail, les femmes sont en première ligne de la précarité. Elles sont plus souvent journalistes pigistes ou en contrat à durée déterminée que leurs homologues masculins. Selon l’Observatoire des métiers de la presse, près de 70 % des journalistes femmes ayant reçu leur carte de presse en 2013 sont en contrat précaire (pige ou CDD) pour 62 % d’hommes.

« Tant que l’emploi dans les entreprises de presse ne sera pas équilibré entre hommes et femmes, dans tous les postes et niveaux hiérarchiques, il sera impossible de dire qu’il existe une véritable démocratie dans les média et que l’information qu’ils délivrent est d’essence démocratique », insistait déjà en 1997 Margaret Gallagher, spécialiste du genre et des média.

 

Aspiration professionnelle et éthique

Le constat sur les experts en 2011, quelques mois après la publication du dernier rapport du GMMP (la nouvelle édition sera publiée cette année) a malgré tout provoqué une prise de conscience. Depuis lors, les patrons de plusieurs média sont enfin sortis du déni. Certains, comme à France Télévisions, prenant même des engagements chiffrés, pour promettre de donner davantage la parole aux femmes à l’antenne, et de féminiser les postes de décision. C’est aussi que le Conseil supérieur de l’audiovisuel, depuis 2012, se penche spécifiquement sur la place des femmes dans les média, qui était jusque-là secondaire.

Trois ans de progrès, même s’ils sont encore minimes. La création voilà un an du collectif « Prenons la une » est la dernière preuve que l’égalité doit encore se chercher avec les dents. Il aura par exemple fallu une grève des signatures des femmes journalistes du quotidien économique Les Échos, en 2013, pour qu’elles accèdent enfin à des postes de rédaction en chef.

Il ne s’agit pas de dire ici qu’une femme porte nécessairement un autre regard que les hommes sur l’actualité. Que la hiérarchie et le traitement de l’information se trouveraient bouleversés par la parité. Mais la mixité est une condition essentielle pour le pluralisme de la pensée, et pour une véritable éthique des média. Ainsi que le soulignait en 2009 Aidan White, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes : « La représentation impartiale des genres est une aspiration professionnelle et éthique, similaire au respect de la vérité, l’équité et l’honnêteté. » 

 

*Arnaud Bihel est journaliste pour Les Nouvelles NEWS (www.lesnouvellesnews.fr).

La Revue du projet n°44, février 2015. 

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