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La responsabilité des média dans la montée du FN

 

L’omniprésence du FN dans les média et la banalisation de ses idées interrogent le rôle  des journalistes.

 

Par Dominique Candille*

Le congrès du Front national à Lyon, fin novembre, l’a encore montré : le FN bénéficie d’une couverture médiatique impressionnante – et tout particulièrement Marine Le Pen – et de plus en plus décomplexée. Pour de nombreux média et de nombreux journalistes, le FN est devenu un parti comme les autres. Au point d’oublier de regarder ce qu’il en est réellement du prétendu « virage social » ou de la « normalisation » de ce parti, qui reste bien ancré dans les idées d’extrême droite.

 

Une surexposition médiatique de plus en plus évidente

Comment doit-on traiter le FN ? En parler, ne pas en parler, inviter ses responsables sur les plateaux télé, les boycotter ? Si les directions des rédactions n’ont pas beaucoup d’états d’âme, c’est aux journalistes de poser ces questions.

Le Lab d’Europe 1, qui a recensé chaque mois les interviews matinales télé et radio des politiques depuis septembre 2013, révèle que Marine Le Pen et Florian Philippot sont les deux personnalités les plus présentes sur les antennes. La présidente du FN a eu droit à presque une interview matinale par semaine. Elle comptabilise 56 apparitions contre 51 pour son numéro deux. Durant la campagne électorale des municipales, le CSA a haussé le ton en rappelant à l’ordre les chaînes audiovisuelles : trop de place était accordée au Front National. BFM-TV était en particulier pointé du doigt, avec 43 % du temps de parole donné aux amis de Marine Le Pen. Les chaînes généralistes ne semblaient pas faire mieux : 50 % sur Canal plus, 29 % sur France 3… Cette exposition médiatique serait-elle donc responsable de la montée électorale du FN ? Peut-on raisonnablement penser, a contrario, que si les média ne parlaient pas du FN, il disparaîtrait de la scène politique ?

L’analyse serait un peu courte. Ce sont en effet principalement les difficultés économiques, la paupérisation d’une grande partie du salariat, l’absence d’espoir de changements, qui font le terreau des idées d’extrême droite. La longue crise du capitalisme met durement à l’épreuve les solidarités. Elle développe les réflexes de repli sur soi, nationaux ou communautaires.

 

Des idées banalisées, une dé-diabolisation orchestrée

Le problème n’est pas tant d’inviter Marine Le Pen et ses amis, mais plutôt de réfléchir à la façon dont on fait son métier de journaliste. Lorsqu’on traite la politique, les problèmes sociaux, les faits divers en stigmati­sant les immigrés, les chômeurs, les fonction­naires nantis ou les musulmans, ne soyons pas étonnés que cela donne du corps aux idées du FN et surtout les banalise. Les Unes du Point, dignes de Minute – les articles intérieurs sont souvent moins caricaturaux – sont à ce titre éloquentes. Ainsi, des couvertures racoleuses sont-elles régulièrement placardées dans les kiosques : « Les Assistés : comment la France les fabrique ? » ; « La France des tire-au-flanc » ; « La France des enfants gâtés » ; « Le spectre islamiste » ; « Cet Islam sans gêne ». La liste n’est hélas pas exhaustive. Éloquents aussi, sont les débats télévisés où Marine Le Pen et les responsables frontistes peuvent allégre­ment développer leurs thèses sans qu’aucune contradiction ne leur soit apportée de la part des journalistes en plateau. David Pujadas, lors de l’émission « Des paroles et des actes » du 22 mai 2014, a choisi d’aborder les questions européennes par le biais de l’immigration, thème obsessionnel de Marine Le Pen. Il ne resta que trente minutes aux autres partici­pants pour développer leurs conceptions de l’Europe économique et sociale, soit cinq minutes chacun ! Déjà le 10 avril, le présentateur de l’émission avait obtem­péré face au refus de Marine Le Pen de dialoguer avec Martin Schulz, président du parlement européen. Au grand dam des journalistes de la chaîne publique.

 

Interviews complaisantes

Désormais, il n’existe plus de scru­pules à inviter le Front national lors d’émissions pourtant réputées pour leur impertinence ou leur non-confor­misme. Sur Canal Plus, Le Pen père est reçu le 31 mars avec beaucoup d’égards et peu de questions embarrassantes par Antoine de Caunes. Louis Aliot – celui qui traite de « pute » une journaliste de l’Indépendant – est l’invité d’un Thierry Ardisson affable dans « Salut les terriens ». Son interview a été si polie et si convenue que la fédération FN des Pyrénées-Orientales s’est empressée de la mettre en ligne sur son site. Sans par­ler de Moati qui écume les plateaux télé pour promouvoir son livre « Le Pen, vous et moi… » Ne diabolisons pas la famille Le Pen, certes, mais ne leur servons pas la soupe en accréditant l’idée qu’ils parleraient « vrai » des vrais problèmes.

 

Si on enquêtait vraiment sur le Front national ?

Marine Le Pen a un plan de communication parfaitement huilé pour vendre le soi-disant nouveau visage de son parti. Pour nombre de média, elle ne s’appelle plus « Le Pen », mais « Marine », et ses candidats « jeunes et jolis » ne sont plus ni frontistes ni « lepé­nistes », mais « marinistes ». La vague bleu marine c’est quand même plus poétique et moins effrayant que les chemises brunes ou le kaki des tenues de paras… Marine Le Pen se présente comme la candidate anti-système, vierge de tout scandale, la championne de la laïcité, la voix des laissés pour compte de la crise. Elle appelle Jaurès à la rescousse. Son discours a été lissé pour paraître social. Il peut faire illusion, mais son projet politique ne remet en cause ni le capitalisme ni la course aux profits. La haine de l’autre, de l’étranger est toujours son fonds de commerce. L’indi­gnation moralisatrice et la stigmatisation des électeurs ne suffisent pas. Mais à de très rares exceptions – L’Humanité, La NVO, Médiapart… –, les média n’ont pas entrepris le décryptage du programme frontiste, n’ont pas analysé la gestion municipale de ce parti. « On a principalement fait du journalisme de sondages et de pronostics », accuse amère­ment la journaliste Marie-Éve Malouines, lors de l’émission « Le Secret des Sources » sur France Culture (31 mai 2014).

Nous devons réfléchir au sens de notre métier et à la manière de l’exercer et rappeler sans cesse la res­ponsabilité sociale et citoyenne du journa­liste pour combattre les idées de haine. 

 

*Dominique Candille est journaliste, membre du bureau national du SNJ-CGT.

Article paru dans Témoins, n° 56, décembre 2014, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Dernière minute !

Steeve Briois, nouveau maire Front national d'Hénin-Beaumont, a été désigné par un jury de journalistes pour le Trombinoscope comme « élu local de l'année ». Les explications, plutôt embarrassées, ont porté sur la nécessité de ne pas faire comme si le FN n'existait pas.

Le Buzz à tout prix, voilà qui n'est pas nouveau. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse disait Alfred de Musset. Assurément, on devine que parmi le jury des journalistes ne figurait pas leur consœur de Médiapart exclue du dernier congres du FN. Le FN est aux anges. De très nombreux journalistes ne le sont pas et, avec eux, des milliers d'élus locaux qui, confrontés à des difficultés grandissantes, voient dans ce prix une véritable provocation.

 

La Revue du projet n°44, février 2015.

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