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La révolution technologique au service de la révolution démocratique

 

Les nouveaux outils disponibles aujourd’hui permettent de repenser la relation ancienne entre la presse et les citoyens.

 

Par Laurent Mauduit*

C’est peu dire que la presse française se porte mal. Dans une situation économique souvent désastreuse, les grands titres de la presse quotidienne nationale ou régionale souffrent de surcroît d’un manque d’indépendance qui contribue à faire de la France l’une des grandes démocraties parmi les plus malades au monde. Pour refonder une presse honnête en laquelle les citoyens peuvent avoir confiance pour être éclairés sur la marche de la Cité, il ne suffit pourtant pas de renouer avec les valeurs fondatrices de notre République, par exemple les valeurs d’indépendance de la presse édictées par le programme du Conseil national de la résistance (CNR).

 

Refonder une presse libre

Pour cette reconquête, il faut aussi s’appuyer sur les citoyens. Et c’est ce qu’il y a de formidable dans l’outil qu’est Internet : il permet de repenser la relation ancienne entre la presse et les citoyens ; de redéfinir la frontière entre les métiers de l’information et l’expertise des citoyens. Il permet en somme d’établir une nouvelle relation de confiance, une sorte de Groupement d'intérêt économique (GIE) démocratique, entre les journalistes et les citoyens.

 

Que l’on ne s’y méprenne pas ! L’urgence est évidemment de refonder en France une presse libre et « indépendante des puissances financières », comme l’édictait le programme du CNR. Il s’agit en somme de tourner cette page sombre de l’histoire française qui a conduit par exemple à ce que tous les grands quotidiens nationaux, du Monde jusqu’au Figaro en passant par Les Échos ou Libération, soient rachetés par des grands oligarques proches du pouvoir. Une page doublement sombre parce que les processus de normalisation économique ont débouché le plus souvent sur une normalisation éditoriale.

 

Avec le concours des lecteurs et des citoyens.

Mais cette refondation de la presse ne réussira qu’avec le concours des lecteurs et des citoyens. À cela, il y a une première raison : c’est qu’il pèse sur la presse, du fait de ses liens de dépendance, un discrédit formidable, de même nature que celui qui pèse malheureusement sur les politiques. Car les citoyens ressentent plus ou moins confusément les phénomènes de consanguinité ou de connivence qui existent entre les puissances financières et politiques et beaucoup de journaux. C’est pour cela qu’une refondation d’une presse libre et indépendante exige de repenser le statut de la presse, pour avancer vers des formes juridiques nouvelles, par exemple celle de sociétés citoyennes de presse, contribuant à ce que les journaux ne soient pas des marchandises que l’on peut acheter ou vendre, mais disposent de statuts juridiques innovants et protecteurs. En quelque sorte des non-profit organisations (organisations sans but lucratif)  à but citoyen.

 

Mais Internet permet encore beaucoup plus que cela. Dans cette bataille que doit mener la presse indépendante, pour regagner le crédit perdu, il permet effectivement de dessiner les contours d’une relation nouvelle entre les journalistes et les citoyens. Pour avoir été longtemps à Libération ou encore au Monde, avant de participer à la fondation de Médiapart, qu’il me soit permis de faire état de ma modeste expérience. Dans ce que nous appelons avec moquerie (mais pas que !…) la « vieille » presse, les relations entre le journaliste qui écrit et le citoyen qui le lit, les relations sont quasi inexistantes. C’est même plus grave que cela, puisque le journaliste, en plus d’exercer son métier premier qui est d’informer, s’arroge parfois aussi indûment une autre fonction, celle de l’expertise, qui ne devrait pas entrer dans ses attributions. Et cet insupportable mélange des genres a donné naissance à une image dégradée du journaliste : celle de ces « éditocrates », qui en vérité informent très peu, sont en connivence perpétuelle avec tous les puissants, et délivrent un insupportable prêt-à-penser (unique !).

 

Internet et les lanceurs d’alerte

L’irruption d’Internet, et du participatif, permet de sortir de ces ornières. D’abord, le journaliste écrit désormais sous le contrôle de celui qui le lit. Et les commentaires des articles sont là en permanence pour lui rappeler l’exigence d’honnêteté et de rigueur qu’il a envers les citoyens.

 

Et si elle peut être rugueuse, cette relation peut tout autant être hautement fructueuse. Par respect de l’éthique professionnelle, je ne trahirai ici aucune de mes sources, mais il va de soi que les relations que j’ai avec ceux qui me lisent sur Médiapart n’ont strictement plus rien à voir avec celles que j’avais quand je travaillais moi-même dans la « vieille » presse : si mes papiers font réagir beaucoup de mes lecteurs, il y en a aussi beaucoup (syndicalistes, citoyens associatifs, hauts fonctionnaires…) qui sont devenus pour moi de précieux lanceurs d’alerte. Un seul exemple : j’ai écrit ces derniers mois de nombreuses enquêtes sur les dérives des acteurs qui interviennent dans le logement social – enquêtes qui, je le sais, ont été très utiles à beaucoup de citoyens impliqués dans le mouvement HLM ; et en retour beaucoup de ces citoyens sont devenus pour moi des « lanceurs d’alerte » formidablement précieux. En quelque sorte, nous avons construit l’un de ces « GIE démocratiques » dont je parlais à l’instant…

 

Mais Internet permet aussi de remettre les journalistes à leur place – une place plus modeste – et de penser l’irruption des citoyens dans un univers participatif. C’est ce que nous nous appliquons à faire à Mediapart. D’un côté, il y a les journalistes, dont le métier est de produire des informations nouvelles, d’enquêter, de hiérarchiser, de vérifier. Et à côté d’eux, il y a les citoyens, qui ont tous, chacun dans leur domaine, une expertise dans les domaines de leurs activités respectives.

 

En somme, un bon usage de la presse participative permet d’éviter beaucoup d’écueils. Il permet d’éviter l’écueil (chaleureux mais dangereux) d’une presse qui pourrait être écrite par les citoyens eux-mêmes à la manière du célèbre site coréen Ohmynews ! dont le slogan était Everybody is a reporter . Et il permet de sortir de l’arrogance de la « vieille » presse, qui souvent informe mal et s’est arrogée indûment un monopole de l’expertise.

C’est donc une voie nouvelle qu’il faut explorer. À sa façon – il y en a sûrement beaucoup d’autres ! C’est ce que Mediapart cherche à faire en ayant adossé à un journal d’information et d’enquêtes de qualité, une immense agora publique, constituée par les milliers de blogs créés par ses abonnés. Preuve que la révolution technologique peut-être un formidable levier pour faire avancer la révolution démocratique… 

 

*Laurent Mauduit est journaliste, cofondateur du site Internet Mediapart.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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