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Une radio publique, pourquoi, pour qui ?

 

La radio publique appartient aux citoyens par le biais de l'État, actionnaire principal. Ce qui prime – ou devrait primer — c'est la mission qui lui est fixée par l'État qui consiste à informer, cultiver, distraire, en s'adressant à tous les publics.

 

Entretien avec Lionel Thompson*

En quoi la radio publique se différencie aujourd’hui des autres radios et quel devrait être son rôle en tant que service public ?

La plus grande différence, c’est que la radio publique ne dépend pas d’intérêts privés. Elle n’appartient pas à une banque, un groupe d’armement ou de BTP pour lesquels posséder des média est une activité parmi d’autres et un moyen d’avoir une influence qu’ils peuvent mettre au service de leur activité première ou de l’idéologie du marché qui sert leurs intérêts.

 

La radio publique appartient aux citoyens par le biais de l’État, actionnaire principal. Elle dépend très peu de la publicité, qui ne contribue qu’à environ 8 % de son budget. Ses ressources proviennent à 90 % de la redevance et de la contribution de l’État. Pour la radio publique, vendre une audience à des annonceurs n’est donc pas primordial. Ce qui prime – ou devrait primer — c’est la mission qui lui est fixée par l’État qui consiste à informer, cultiver, distraire, en s’adressant à tous les publics. Cette différence se traduit d’abord sur nos antennes par moins de publicité et pas de publicité de marques commerciales. Une particularité à laquelle sont très attachés les auditeurs et les salariés.

 

Cette relative indépendance des puissances d’argent et de la publicité doit permettre encore et surtout de proposer des programmes qui ne cèdent pas totalement à la course à l’audience, une certaine diversité des points vue, d’accorder encore une certaine place à la réflexion. On entend sur les radios du service public des programmes qui ne trouveraient leur place sur aucune radio grand public privée. Une radio comme France Culture, par exemple, n’existerait pas si elle n’était pas portée par Radio France. Il n’y a guère que sur Radio France que l’on peut encore entendre des émissions de reportage élaborées, des fictions radiophoniques et un peu de création sonore. L’information y cède moins au sensationnalisme, au buzz, et au tout fait divers.

 

Radio France a-t-elle encore les moyens de mener à bien cette mission ?

Dire que Radio France n’a pas de moyens serait mentir. Mais si on prend en compte l’ampleur des missions, les défis posés par Internet et les supports numériques, le développement du réseau des radios locales Bleu qui se poursuit, le coût de l’énorme chantier de réhabilitation de la Maison de la Radio, on peut considérer que Radio France est aujourd’hui sous-financé. C’est encore plus vrai depuis la crise de 2008 et la cure d’austérité à laquelle la radio publique est soumise, comme l’ensemble de l’audiovisuel public. Par rapport à la trajectoire budgétaire prévue par le contrat d’objectifs et de moyens 2010-2014, c’est 80 millions d’euros qui n’ont pas été versés par l’État à Radio France. Pour 2015, Radio France s’apprête à voter pour la première fois un budget en déficit (plus de 20 millions d’euros).

 

Les économies déjà réalisées pèsent sur les conditions de travail et ont déjà eu des conséquences sur les antennes : suppression des programmes en direct la nuit sur France Inter, grille de programme d’été qui commence plus tôt dans l’année sur France Culture, restrictions de plus en plus grande sur les coûts des reportages, recours de plus en plus fréquents aux partenariats qui écornent l’indépendance des émissions et des reportages. Le développement des nouvelles activités liées aux nouveaux média s’est fait jusqu’ici sans la moindre création d’emplois, par des redéploiements de postes. La direction de France Bleu évoque la possible suppression de rendez-vous d’information dans la journée pour pouvoir, là aussi, redéployer des postes.

 

Jusque-là, contrairement à la télévision, Radio France a préservé l’intégralité de sa production en interne : chaque seconde de programme et d’information est produite par les salariés de Radio France. Il en résulte une masse salariale importante (60 % du budget) et ces moyens humains sont nécessaires au maintien de la qualité des programmes. Mais il y a une grande crainte aujourd’hui, si l’État se désengageait plus fortement encore du financement de Radio France, que l’emploi devienne une variable d’ajustement, ce qui serait catastrophique.

 

Beaucoup de syndicalistes dont le SNJ-CGT font partie du collectif « De l’air à France Inter » qui se dit inquiet quant à la faible diversité sociale, politique, philosophique, sur le service public audiovisuel. Comment faire pour qu’on entende la France dans sa diversité à la radio et plus largement dans les média ?

D’abord consolider le financement, car les restrictions budgétaires pèsent, comme évoqué ci-dessus, sur les moyens accordés aux émissions de reportage qui permettent d’aller sur le terrain, d’enquêter et de recueillir la parole des citoyens dans leur diversité. La suppression d’une émission comme « Là-bas si j’y suis », qui a été le point de départ de ce collectif, peut se lire comme une décision politique mais aussi comme une décision d’économie. Les émissions de reportage, les émissions dont la production est élaborée coûtent bien plus cher que de réunir deux ou trois personnes autour d’une table de studio.

 

Dans les tranches d’information, il faudrait une plus grande diversité des points de vue dans les chroniques et éditoriaux, dans le choix des invités, notamment sur les questions économiques et sociales. Il faudrait pour cela que les rédactions se réapproprient la maîtrise collective des choix dans ce domaine. Pour les tranches d’info matinales, le moment de plus forte audience en radio, les décisions sont trop souvent prises en petit comité par les directions et échappent aux rédactions.

 

Enfin, comment faire pour produire une information de qualité soustraite à la loi du marché comme aux pressions du pouvoir ?

Bien que nous ne dépendions pas de la publicité, nous sommes de plus en plus dirigés par des PDG  et des directions qui appliquent les méthodes et recettes du privé, les yeux rivés sur les sondages et la concurrence. Des impératifs marketings s’imposent : inviter tel ou tel homme politique, polémiste ou artiste non pas parce qu’il est intéressant mais parce que ça va faire le buzz, de la reprise par les agences de presse ou sur Internet.

 

Il subsiste des différences entre la radio publique et privée, comme évoqué ci-dessus, mais ces différences ne s’entendent pas assez et les radios du service public ont tendance, elles aussi, à reproduire le discours dominant, l’idéologie du marché.

 

Il faut assurer plus d’indépendance encore. Revoir le mode de nomination des PDG. La nomination par l’Élysée imposée par Nicolas Sarkozy était une calamité mais le simple retour en arrière opéré par l’actuelle majorité n’est pas satisfaisant. La représentation nationale pourrait avoir plus de poids dans le mode de nomination comme cela se fait dans d’autres pays européens.

 

Redonner aussi les moyens aux journalistes et producteurs de prendre le temps du recul, de la réflexion collective, de vérifier et recouper leurs informations sans céder à la course au scoop ou au sensationnalisme. L’assassinat de nos confrères de Charlie Hebdo est venu nous rappeler de façon terrible que nous sommes dans un moment où la mal-information peut alimenter les peurs et les haines qui menacent la démocratie. Dans ce contexte, un service public radio indépendant, pluraliste, en capacité d’assurer une information de qualité, est d’autant plus indispensable. 

 

*Lionel Thomson est secrétaire du SNJ-CGT à Radio-France.

 

Propos recueillis par Caroline Bardot.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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