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Leur petite entreprise ne connaît pas la crise

Un certain nombre d’experts, chouchous des média, engrangent pour leurs diverses prestations des sommes pharamineuses. Ces courtisans surmédiatisés n’ont finalement qu’une seule vision : il faut baisser le coût du travail pour permettre au grand patronat de s’enrichir.

 

Par Gilles Balbastre*

Ce 8 décembre 2014, Marie-Cécile Berenger, journaliste à La Provence, se montre dans les colonnes de son journal volontiers flatteuse pour présenter l’auteur d’un livre paru récemment : « considéré comme l’un des intellectuels les plus importants du monde ». Manifestement, la rédactrice de la publication de Bernard Tapie ne prend pas trop de risque dans son rôle de courtisane, même si elle se laisse un peu emporter par la fougue. Elle est en réalité au diapason d’une grande partie de ses confrères de la presse française. Jacques Attali – l’auteur en question – est sans contexte l’expert le plus plébiscité – à défaut d’être le plus important du monde – d’un univers médiatique avide d’analystes politiquement corrects, autrement dit favorables au tournant ultralibéral entrepris depuis une trentaine d’années par différents gouvernements de droite ou socialistes. Économistes, sociologues, géographes, historiens, politologues, démographes, ces apôtres de la pensée de marché squattent désormais les plateaux télés, les studios radios, les colonnes des journaux, les sites Internet comme a su le souligner Serge Halimi dans Les Nouveaux Chiens de garde.

 

Jacques Attali, un homme omniprésent

L’avantage de Jacques Attali est qu’il est un peu tout à la fois. Également romancier, philosophe, musicien, le patron de PlaNet Finance et du groupe Attali & Associés, il est une sorte de « couteau suisse » très apprécié des sphères journalistiques. C’est ainsi que l’ancien conseiller spécial de François Mitterrand a été visible 197 fois en 2013 dans l’ensemble des média (Internet, radio, télévision, écrit) et 228 en 2014, soit 19 passages mensuels, un véritable travail à plein-temps ! Faut-il préciser que dans ce comptage personnel, les courts extraits d’interviews dans des reportages radios et télévisions, les citations brèves dans des papiers écrits ou sur Internet, les critiques journalistiques de ses livres n’ont pas été retenus ? Sinon, le chiffre aurait été beaucoup plus élevé… Un autre avantage est que l’homme peut être interrogé sur n’importe quel sujet comme le montrent par exemple les termes abordés par la série « Conver­sations d’avenir » diffusée d’avril 2009 à décembre 2010 sur Public Sénat : les Pygmées, le G20, la civilisation, l’école primaire, le parfum, la crise, le Bhoutan, le chocolat, le Nil, la dette publique, les instruments de musique, le pain…

Mais ce sur quoi aime disserter par-dessus tout Jacques Attali, ce sont ses livres. Son dernier ouvrage, Devenir soi, sorti à la rentrée 2014, lui a permis de passer en septembre et octobre dans tous les grands média : France 2, France Inter, RTL, Europe 1, Canal +, I-télé, BFM, LCI, Le Monde, Libération, Paris-Match, Le Figaro, France 5. Résultat de cette promotion : 100 000 exemplaires vendus, entre 165 000 et 205 000 euros de droits d’auteur perçus. Mais ce n’est pas tout. La lisibilité que lui offrent ces grands média lui fait monnayer à prix d’or ses conférences. Ainsi le 1er septembre 2011, Jacques Attali est invité comme grand témoin d’une journée organisée par la ville de Nantes. Son intervention, « Quel modèle de métropole demain ? », est placée selon le communiqué des organisateurs « sous le signe de Marx, pour la prise en compte des tendances longues, et de Shakespeare car le rôle des hommes est essentiel ». Pour une petite conversation d’une heure et quart, l’homme qui murmure aux oreilles des présidents – il a dirigé de multiples commissions sous Nicolas Sarkozy et François Hollande – recevra 20 000 euros (La Lettre à Lulu, novembre décembre 2011). De quoi faire retourner Marx dans sa tombe…et grossir un peu plus sa fortune.

Mais Jacques Attali n’a pas un fauteuil attitré dans la plupart des média seulement pour promouvoir ses livres qu’il produit du reste à un rythme effréné – plus de soixante-cinq en une cinquantaine d’années de carrière. Comme beaucoup de ses collègues experts, il est l’apôtre d’un système libéral largement plébiscité par une presse détenue en grande partie par les plus grandes fortunes françaises : Bernard Arnault (1re), Serge Dassault (6e), François Pinault (7e), Vincent Bolloré (8e), Xavier Niel (9e), Patrick Drahi (12e), Martin Bouygues (24e), Arnaud Lagardère (177e). Le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, son protégé, « sa marque de fabrique », a du reste su reprendre dans sa future loi « pour la croissance et l’activité » les principales mesures du rapport fourni en 2008 à Nicolas Sarkozy sur la libéralisation de la croissance. Défenseur de l’auto-entreprise, du travail le dimanche, partisan de la réduction du « coût du travail », favorable à l’augmentation de la TVA, d’un SMIC jeune, la petite entreprise Attali ne connaît pas la crise à la différence des millions de ses concitoyens.

Des experts qui ne connaissent pas des fins de mois difficiles

C’est du reste une des caractéristiques de ces experts et notamment de la petite quinzaine d’économistes qui se partagent les micros des Elkabbach, Calvi, Aphatie, Cohen, Fogiel et consorts. Leur appel systématique aux salariés à se serrer la ceinture ne s’applique jamais à leur propre personne.

Elie Cohen, par exemple, répète depuis des années qu’il faut instaurer un SMIC jeune : « si vous maintenez un SMIC pleinement chargé, et bien, ça a un effet dissuasif pour l’emploi » (RTL, 03/04/2014). Le récent lauréat du prix du livre d’économie 2014, délivré à la fin de l’année par Emmanuel Macron, ne connaît pas, contrairement aux smicards, les fins de mois difficiles. En 2002, celui-ci soutenait la « libéralisation » des services publics : « Les raisons qui ont motivé, hier, l’ouverture du capital de France Télécom restent valables aujourd’hui, et justifient, de plus, l’ouverture du capital d’EDF » (Libération, 13/09/2002). En 2010, pour sa présence au sein de trois conseils d’administration de sociétés (Stéria, EDF Energies Nouvelles, Pages Jaunes) dont deux sont issues de la dérégulation des services publics (EDF et France Télécom), le conseiller économique du candidat François Hollande pour la campagne des dernières élections présidentielles a touché 107 212 euros, soit huit années du salaire payé au SMIC actuel… et plus si les vœux d’Élie Cohen en matière de « SMIC jeunes » venaient à se réaliser. Mais ce n’est pas fini. Un peu moins gourmand que Jacques Attali, l’économiste préféré d’Yves Calvi vend tout de même chaque conférence qu’il donne de 8 000 à 12 000 euros. On le retrouve ainsi le 18 septembre 2013 à Saint-Laurent-Blangy (62) devant deux cents dirigeants à l’initiative de la Chambre de Commerce et d’Industrie Artois, huit jours plus tard à Paris au « Kyriba Live » organisé par le « leader mondial en solutions de gestion de trésorerie », le 3 octobre 2013 invité à Manosque par l’Union des entreprises des Alpes-de-Haute-Provence pour leur soirée « L’entre­prise fait son show », le 3 décembre de nouveau à Paris pour CNP Assurances dissertant sur le thème « Crise française : risques et opportunités », etc. Sans compter son salaire de directeur de recherche au CNRS (autour de 60 000 euros par an) et les cours universitaires qu’il peut encore donner.

Opportunité est bien le mot car tous ces experts, à l’instar d’Élie Cohen, savent utiliser leur notoriété médiatique et se vendent, par l’intermédiaire d’agences de conférenciers comme Agency Expert, Césam International, Plateforme, Speaker Academy, Entourages, Premium, Glem Speak, entre 8 000 et 15 000 euros pour chaque prestation.

Nicolas Bouzou, économiste, chouchou des Échos et de I-télé – « La France, c’est le seul pays au monde qui demande aux gens de travailler moins. C’est le seul pays au monde dans lequel on dit : on va fermer les magasins à 21 heures, on va fermer les magasins de bricolage le dimanche » (I-télé, 27/09/2013) –, animait le 20 juin 2014 à Biarritz le Congrès national des dirigeants commerciaux de France (DCF). On le retrouvait le 20 novembre 2014 au 6e Forum économique Bourgogne du MEDEF 71 devant cinq cents chefs d’entreprise dont des dirigeants de Coca-Cola, Lafarge ou le Crédit Agricole.

 

Philippe Dessertine, un des économistes attitré de « C dans l’air » sur France 5 ou des tribunes du Figaro – « Un patron, avant d’embaucher, il se dit : si jamais ça se passe mal, comment je fais ? Le droit du travail, l’impossibilité de licencier, ça empêche le dynamisme et après les emplois ils sont Outre-Manche, Outre-Rhin, ils sont Outre-Pyrénées (sic !) » (C dans l’air, 10/02/2014) – était invité le 19 juin 2014 à l’assemblée générale de l’Union patronale départementale, l’UDEL-MEDEF 45, à la caisse régionale du Crédit Agricole de Saint-Jean-de-Braye (45). Le 11 décembre 2014, le même Dessertine se trouvait devant l’Assemblée générale de l’Union des entreprises d’Ille-et-Vilaine, l’UE35.

Marc Touati, favori de BFM – « Il faut que nous les Français, on accepte de réformer notre économie comme l’ont fait les Allemands il y a dix ans. Schröder a su réformer le marché du travail » (BFM, 11/03/2013) – éclairait le 3 juillet 2014 les participants de la 8e Convention d’été de la CGPME Auvergne à Vulcania. Le 29 septembre 2014, il était devant les professionnels du commerce de proximité au Forum Pro à Belfort.

Nicolas Baverez, économiste attitré de « L’Économie en question » sur France Culture et éditorialiste du Point – « L’État-providence français s’est ainsi transformé en une énorme bulle spéculative, déconnectée de l’évolution de la population et de l’activité économique. La redistribution est en passe de réaliser l’euthanasie de la production et de l’emploi marchands sur le territoire national, tout en provoquant l’exil massif des talents et des cerveaux, des entrepreneurs et des fortunes, des investissements et des centres de décision » (Le Point, 13/11/2013) - dissertait le 3 avril 2014 à Marcq-en-Baroeul (59) sur le thème « Changer de politique ? » à l’occasion de l’assemblée générale annuelle du Crédit agricole Nord de France. Depuis 2002, il est membre du comité d’éthique entrepreneuriale du MEDEF.

 

Alors que des millions de salariés voient leur quotidien fortement se dégrader et se précariser, cette poignée d’experts, dont la principale fonction consiste à promouvoir une politique économique à destination des plus riches, engrange les plus-values financières de leur engagement partisan. Entre 2001 et 2011, le niveau de vie moyen annuel des 10 % les plus pauvres a augmenté de + 0,9 %, 70 euros une fois l’inflation déduite. À l’opposé, celui des 10 % les plus riches a connu une nette progression de + 16,4 %, soit un gain de 8 115 euros. Hors de question pour ces chiens de garde et leurs alliés médiatiques de mordre la main qui les gave… 

 

Gilles Balbastre est journaliste et réalisateur. Il a réalisé avec Yannick Kergoat le documentaire Les Nouveaux chiens de garde.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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