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La téléréalité ou le théâtre secret du néolibéralisme

La thèse du sociologue révèle une relation intéressante, parce que cachée, entre la téléréalité et les normes comportementales présentes sur le lieu de travail d’aujourd’hui.

 

Par Nick Couldry*

Tout « système de cruauté » crée son propre théâtre. J’entends ici par « système » une combinaison d’objets, de personnes et d’occasions à saisir, qui est permanente et visible de tous. Si la cruauté existe sous de nombreuses formes, souvent tenues secrètes, les systèmes de cruauté prennent corps au cours d’une performance ritualisée. De ce point de vue, le système de production économique qu’on qualifie facilement de « néolibéralisme » procède d’un tel « système de cruauté ». En effet, comment qualifier autrement l’organisation des ressources sociales et de la force de travail qui exige de ses participants une loyauté infaillible, une soumission totale à un contrôle et des injonctions extérieurs, qui s’immisce dans la vie privée de chacun tout en exigeant de tous que soient reconnues la fragilité et l’irrégularité des débouchés qu’elle offre ? Plus personne ne s’étonne des transformations des conditions de travail dans le système capitaliste, comme si elles étaient normales. On a recours à un « travail émotionnel » (Hochschild, 1983) en proportion croissante dans la plupart des activités au service des consommateurs ; les horaires de travail s’allongent et on va vers une disponibilité permanente au travail, déguisée en « flexibilité » (Bourdieu, 1998) ; le licenciement est devenu une procédure aisée qui permet à l’employeur de ne se soucier que minimalement des employés, puisant dans une vaste « armée de réserve » ainsi créée (Bourdieu, 1998). Pourtant, cette disponibilité croissante au travail peut entraîner des coûts sociaux importants (au sein des familles, l’éducation, la violence). Un fort antagonisme apparaît, que Richard Sennett appelle « la corrosion du caractère » (1999) : on exige des travailleurs qu’ils passent plus de temps au travail et qu’ils y apportent plus de savoir-faire, mais la valeur accordée aux années d’expérience est négligée, voire rejetée. Nous constatons tous les jours les conséquences du néolibéralisme, mais si les « vérités » de ce système étaient énoncées explicitement, elles seraient insupportables. Elles doivent donc être converties en des rituels qui proposent, tel un spectacle, une version acceptable des valeurs et contraintes sur lesquelles cette cruauté repose.

La « téléréalité » est justement un théâtre dans lequel cette fiction est jouée. Le théâtre de la téléréalité y est secret dans le sens où les renversements provocateurs qui y prennent place obscurcissent les liens avec les conditions de travail normalisées par le système néolibéral. Il n’existe pas (le « bon sens » du néolibéralisme ne le reconnaît pas) d’histoire partagée qui pourrait expliquer ces contradictions (sauf peut-être la nécessité). De telles contradictions, en revanche, génèrent des récits transposés qui circulent au sein du lieu de travail lui-même et jusqu’au monde soi-disant lointain du divertissement médiatique. [...]

 

Téléréalité : la recherche de l’authenticité-sous-surveillance

Les lieux de travail ont déjà été l’objet de nombreuses émissions de téléréalité, sous différentes facettes, en Grande-Bretagne comme dans beaucoup d’autres pays au début des années 1990 : aéroports, hôtels et auto-écoles en sont des exemples célèbres. Si les contradictions du travail émotionnel étaient plus exposées dans les média, elles susciteraient débat ; il n’est donc pas surprenant qu’on ne le voie pas à la télévision. C’est dans le « gamedoc », sous-genre de la téléréalité (comme Loft Story en France), que l’absurdité d’être contraint de « sourire pour de vrai » toute la journée est transformée en quelque chose de positif.

Arrêtons-nous sur les points majeurs du « genre » Big Brother, en indiquant tout d’abord ses liens avec les rituels d’interprétation sur le lieu de travail contemporain. Big Brother est fondé sur la banalisation de la surveillance [...]. Cette banalisation est d’autant plus efficace lorsqu’elle opère sous plusieurs angles : il y a bien évidemment la célébration de la puissance de la surveillance (dans le titre ironique du programme, dans la manipulation permanente des sons et images du processus de surveillance), mais il y a aussi, d’une façon plus subtile, l’habitude que nous prenons à regarder les gens surveillés, d’observer comment les participants restent authentiques malgré les caméras. La fiction selon laquelle après un certain temps, un individu « doit » finir par révéler sa véritable identité car « on ne peut faire semblant pour toujours » sert à sanctionner la présence permanente et toujours plus indiscrète des caméras dans les toilettes, la douche et les chambres. Il ne faut pas oublier que notre curiosité et notre plaisir à regarder ces programmes légitiment directement cette surveillance.

[...] L’esprit d’équipe : si Big Brother se caractérise par une compétition entre individus, ceux-ci doivent cependant accepter de travailler en équipe. La plupart des jeux proposés dans la « maison » de Big Brother se font par équipe et l’habilité d’un participant à « s’entendre » avec les autres est un des critères de vote des spectateurs. Les participants sont contraints de participer à ces jeux et aucune désobéissance n’est acceptée [...]

Troisièmement, l’authenticité. Para­dox­alement, la nécessité d’interpréter (sans voir son public) est cristallisée par l’argument selon lequel la « véritable » personnalité de l’individu finira par transpirer de ce jeu. [...] Quatrièmement, être positif. [...] Les candidats doivent être positifs, ce qui implique le rejet de toute contradiction. De la même façon, les employés doivent être « passionnés » afin de dissimuler les contradictions que leur interprétation recèle. Cinquièmement, l’individualisation. Quelles que soient les dimensions sociales de la maison Big Brother, les candidats sont jugés individuellement. [...]

Dans ses différentes facettes, le « comme si » de la téléréalité imite avec une fidélité frappante la dynamique néolibérale : c’est un lieu où le travail en équipe est contraint, un lieu où l’individu est en représentation permanente, et sous la tutelle d’une autorité extérieure distillée par des normes ou « valeurs », auxquelles le travailleur/joueur doit se plier en adoptant une attitude « positive » et même « passionnée », et cela tout en assumant seul, les conséquences à long terme de ce « jeu », si c’en est un.

 

Téléréalité et lieu de travail néolibéral

[...]  J’ai tout d’abord suggéré que le « sens commun » néolibéral est précisément un sens commun à tous et partout ; ensuite, et parce que c’est un sens commun, celui-ci est naturalisé et difficilement contestable, identifiable même en tant que représentant de valeurs qui, dans un autre contexte (le lieu de travail) sont malhonnêtes. En résultante, la « valeur » véhiculée par « l’authentique interprétation-sous-surveillance » est validée, « gratuitement » et sans aucun recul. Cependant ce résultat est contingent, indéterminé.

 

J’ai centré mon analyse sur un seul genre de téléréalité, le « gamedoc » du type Big Brother. Néanmoins, si le temps le permettait, nous pourrions prolonger cette thèse aux autres genres de téléréalité, comme Survivor (ou Koh Lanta en France), ainsi que ceux qui mettent en scène explicitement une concurrence entre individus pour devenir célèbre, tel que Pop Idol (ou Star Academy en France), et ceux qui ont un propos plus didactique, tel que The Apprentice qui met en scène un homme d’affaires millionnaire, et qui, selon la présentation faite par la BBC sur ce show venu des États-Unis, donne un point de vue inédit sur la compétition au sein du monde des affaires.

Vous pourriez cependant juger les liens que j’ai établis entre la téléréalité et le lieu de travail néolibéral comme la preuve d’une certaine « sublimation » des difficiles tensions sociales existantes. Ce serait ignorer que c’est justement cette absence de lien entre la fiction qu’est Big Brother et les réalités du lieu de travail néolibéral qui est la plus remarquable. Si, dans ce sens, la téléréalité est véritablement opaque (c’est-à-dire résistante à la contextualisation), alors elle partage un aspect de plus avec le néolibéralisme. n

 

*Nick Couldry est sociologue à la  London School of Economics and Political Science, département  Médias et communication.

 

Extraits de Nick Couldry,  Pierre-Élie Reynolds, « La téléréalité ou le théâtre secret du néolibéralisme »,

Hermès, La Revue, 2006, reproduits avec l’autorisation de l’éditeur.

La Revue du projet n°44, février 2015.

 

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