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Critiquer les média pour les transformer : un enjeu démocratique essentiel

La liberté d’informer (et de s’informer) est l’un des piliers de tout projet démocratique. La critique des orientations éditoriales soumises aux pressions capitalistes est nécessaire pour construire une appropriation démocratique des média.

 

Par Julien Salingue*

Radios, télévisions, presse écrite, sites Internet… Les média sont omniprésents dans nos vies et contribuent largement à influencer, sinon à construire, les jugements et les opinions. Il ne s’agit pas, nous y reviendrons, de surestimer leur rôle et de leur prêter un pouvoir démesuré, voire même de les considérer comme « un » pouvoir, indépendant des pouvoirs politique et économique. Mais il ne s’agit pas non plus de sous-estimer ce rôle : les média sont aujourd’hui l’un des rouages et des lieux essentiels de l’organisation et de la structuration du débat public, et quiconque entreprend de défendre un projet démocratique et émancipateur ne peut faire l’économie d’une réflexion critique sur les média.

Nombre de « grands » journalistes aiment à répéter que la critique des média porterait en elle un affaiblissement de la démocratie : s’en prendre aux média participerait du développement du « populisme », voire même du « complotisme », et l’heure serait plutôt à la défense de la corporation des journalistes contre les attaques dont elle est victime. Cette autodéfense est doublement faussée : d’abord parce que la critique des média n’est jamais que la contrepartie nécessaire de la place importante qu’ils occupent dans les dispositifs démocratiques ; ensuite, parce que c’est précisément parce que certains malfaisants, notamment du côté de l’extrême droite, s’en prennent aux journalistes au nom d’un « tous pourris », qu’il est indispensable de développer une critique des média dont l’objectif est d’améliorer les conditions du débat démocratique, et non de les dégrader un peu plus.

 

Quelle critique des média ?

Pour l’association ACRIMED, la critique des média repose sur un examen critique des formes d’appropriation des média, des logiques économiques, politiques et sociales dont ils dépendent et dont dépendent les conditions de travail des journalistes, mais aussi des formes et de la hiérarchie de l’information, des modalités du débat médiatique, etc.

 

La critique des média telle que nous la pratiquons ne consiste pas seulement à dénoncer des dérapages, des erreurs, des « emballements », ou des personnes mais, en partant de ce qui est visible (mais qu’il faut rendre visible) et nommable (mais qu’il ne faut pas craindre de nommer), à chercher à mettre en évidence les logiques économiques, sociales et politiques qui sont à l’œuvre : c’est une critique radicale, c’est-à-dire une critique qui prend les choses à la racine. Un seul exemple : les relations de connivence ne relèvent pas seulement de relations strictement personnelles quand celles-ci renvoient à des proximités sociales repérables et à des formes de « corruption structurelle », comme les désignait Bourdieu dans une alliance de mots apparemment antinomiques.

 

Contrairement à ce que certains voudraient (faire) croire, la critique des média n’est pas une entreprise de délégitimation systématique des journalistes, mais un combat pour une meilleure information, qui peut prendre la forme d’une défense du métier de journaliste face aux pressions économiques et politiques dont il peut être la cible. La liberté d’informer (et de s’informer) est l’un des piliers de tout projet démocratique, et force est de constater qu’elle est victime d’offensives multiples, qui s’incarnent tout autant dans la dégradation des conditions de travail des journalistes, et donc la dégradation de la qualité de l’information elle-même, que dans le manque de pluralisme dans les émissions d’information et de débats, souvent assimilable à des formes de censure, ou d’autocensure.

 

Une critique tournée vers l’action

Aussi intransigeante soit-elle, une telle critique s’efforce de différencier les propriétaires et les tenanciers des média d’une part et, de l’autre, les soutiers de l’information qui désinforment, quand ils le font, sans toujours le vouloir : tout simplement parce qu’ils ont intériorisé des contraintes marchandes (l’audience, la diffusion, le formatage) comme des qualités professionnelles. Cette même critique invite à distinguer les exécutants dociles et complaisants, heureux de n’être que des rouages, et les journalistes indociles ou récalcitrants qui ne renoncent pas et parviennent à déjouer les contraintes qui s’imposent à eux.

 

Mais, aussi nuancée soit-elle, la critique des média ne peut pas se limiter à une simple description/explication des dysfonctionnements du système médiatique : elle doit également être une critique en actes et en propositions. Les fondements d’une telle critique ne sont pas, en effet, sans conséquences. Comment pourrait-il en être autrement s’il est vrai que ce sont les formes d’appropriation des média, les contraintes capitalistes auxquelles ils sont assujettis, les rapports de concurrence commerciale qui les régissent, les rapports de force et de lutte au sein du microcosme médiatique qui conditionnent et infléchissent à la fois les orientations éditoriales, la dépendance des journalistes et les mutilations du pluralisme ?

 

Les objectifs politiques de notre critique sont cohérents avec sa radicalité. C’est logiquement qu’ils prennent pour cibles non seulement les effets du libéralisme économique, mais aussi des formes précises de domination sociale et politique. C’est non moins logiquement que cette critique de l’ordre médiatique existant, des fonctions qu’il remplit et des conditions sociales et politiques de sa reproduction est une critique politique qui nourrit nos propositions pour une appropriation démocratique des média

 

Nul ne s’étonnera, dès lors, qu’une association comme ACRIMED en appelle à une gauche de gauche – associative, syndicale et politique – qui serait en mesure, quels que soient ses contours et ses différences, de poser, à nouveau et enfin, les questions de l’information et de la culture comme des questions démocratiques et politiques essentielles – et de contester, proposer et mobiliser en conséquence.

 

Si un autre monde est possible, d’autres média les sont aussi. Pour qu’un autre monde soit possible, d’autres média sont nécessaires. 

*Julien Salingue est co-animateur d'ACRIMED (Action-Critique-Médias).

La Revue du projet n°44, février 2015.

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