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Question de sexe ou question de genre ? Les femmes et la ville

 

Une enquête telle que celle réalisée à Bordeaux, intégrant le concept de genre, devrait permettre de concevoir un espace urbain répondant aux aspirations de toutes et tous.

 

Par Guy Di Méo*

 

On sait qu’habiter dans les villes pose de nos jours d’innombrables problèmes de déplacement et de logement. La quête d’une bonne école pour les enfants, celle d’un quartier agréable, bien desservi, calme, sécurisé et accueillant motive tout candidat à la vie citadine. Trouver du travail, des réseaux de solidarité, de santé, d’éducation, d’entraide, de vie sociale et culturelle fonctionnant à bon compte dans une proximité acceptable constituent aussi des enjeux essentiels de l’urbanité. Pour les citadins de base, ces aspirations au bien-être, que favorise ou disqualifie la géographie sociale des lieux, rencontrent au quotidien de fréquents obstacles.

 

Question de sexe, pour commencer

Les femmes et les hommes sont-ils logés à la même enseigne dans ce combat de tous les jours ? A priori oui. Pourtant, quand on y regarde de plus près et si on les considère au sein de classes sociales similaires, les femmes semblent, à plus d’un titre, plus mal traitées que les hommes dans nos espaces urbanisés. Dans le pire des cas, celui des SDF par exemple, les femmes, certes moins nombreuses que leurs congénères masculins à vivre dans la rue, en souffrent encore plus durement que ceux-ci. Pour les nombreuses catégories sociales que nous avons l’habitude de répertorier dans les classes modestes, puis moyennes, inférieures ou supérieures, les femmes restent chargées du plus gros des tâches domestiques. Toutes les statistiques en témoignent. Pour autant, lorsque le chômage ne les force pas à rester chez elles, elles sont de plus en plus présentes sur le marché du travail rémunéré. C’est ce que certains auteurs ont appelé le « régime de la double peine ». Du fait de cette extension de leur fonction sociale, ne sont-elles pas amenées à fréquenter des espaces plus diversifiés que les hommes ? Sans doute.

Or, les enquêtes le montrent : les femmes ne circulent pas dans les villes en toute sérénité. Elles n’y cheminent pas et y flânent encore moins en totale liberté de temps, de corps et d’esprit. Sortir la nuit, surtout dans certains quartiers, les rebute. C’est à ce niveau que la question du genre rejoint celle du sexe.

 

Du sexe au genre

Le genre ne constitue que le cumul et l’articulation de trois constats dont l’évidence scientifique ne fait plus de doute.

Primo, l’idée de genre pointe de manière critique le fait que des caractéristiques biologiques et physiologiques fonderaient une naturalisation abusive des catégories de sexe : ce clivage majeur et monolithique des sociétés entre le masculin et le féminin. Or, une dichotomie aux implications sociales aussi profonde ne peut résulter que d’une construction sociale et culturelle (idée de sexe social) qui confère d’ailleurs, selon les sociétés et les territoires, des statuts sensiblement différents aux hommes et aux femmes. Cette séparation établit un clivage surdéterminant entre les individus. Dès lors, deux ensembles humains distincts et indépassables, excessifs à plus d’un égard en raison des implications sociales multiples et profondes de ce partage, s’identifient à partir des sexes femelle et mâle.

Secundo, cette séparation naturalisée du masculin et du féminin masque des rapports sociaux de domination. Ceux-ci instaurent une double dissymétrie sociale : domination du féminin par le masculin, mais aussi domination des homosexuels, bi- et transsexuels par les hétérosexuels.

Tertio, un décalage s’observe assez souvent entre le sexe biologique, l’attente sociale d’un comportement sexuel (dit) naturel qui lui est associée, et la sexualité réellement vécue. Comme le remarque Judith Butler, le sexe est diversité et le genre en rend compte. Ce troisième constat vaut aussi pour la grande variété des attitudes d’hommes et de femmes dont la règle de naturalité des appartenances de sexe voudrait qu’ils se comportassent les uns en mâles virils, les autres en parangons de féminité démonstrative et de soumission. Or, l’expérience montre que nombre d’hommes affichent des conduites sociales tout à fait féminines, alors que des femmes s’imposent, parfois avec une certaine violence, comme de redoutables leaders sociaux.

 

Le genre : des outils pour comprendre la société dans ses lieux

Le genre, c’est l’enchaînement de ces trois principes. Plus qu’une véritable théorie, il s’agit d’une sorte d’arrangement conceptuel à haute portée méthodologique. J’en ai éprouvé l’efficacité à l’occasion d’une enquête, réalisée à Bordeaux, auprès d’une soixantaine de femmes représentatives de la population bordelaise. Cette enquête, menée sous la forme d’entretiens, visait, en regard des constats que j’ai rappelés au début de cet article, à répondre aux questions suivantes : comment les femmes vivent-elles la ville ? Quels obstacles et quelles limites rencontrent-elles dans leurs pratiques quotidiennes des espaces urbains ? Quels lieux leur apportent un agrément, un plaisir de vivre la ville et d’en tirer des ressources personnelles ? Quels lieux opèrent l’effet contraire ? Mon hypothèse, ancrée dans la conceptualisation du genre, consistait à poser qu’il n’existe pas, y compris au sein des mêmes classes sociales, un unanimisme comportemental des femmes qui singulariserait une féminité exclusive. Bien au contraire, les femmes, tout en subissant la domination sociale, développent des représentations et des pratiques urbaines d’une grande variété.

 

Intérieur et extérieur, espaces public et privé

Dans le vécu des femmes, la vieille idée que la maison, le domicile, l’appartement serait leur domaine légitime, alors que la place des hommes se situerait plutôt à l’extérieur, ne s’efface pas totalement. Elle recule pourtant beaucoup. En effet, les rares Bordelaises qui admettent se replier entre les murs d’un logement le font sous le poids de l’âge et de la maladie, de la dépression ou d’une détresse psychologique. En réalité, si la plupart de nos interlocutrices valorisent et apprécient leur « intérieur » elles en repoussent les limites pour investir le quartier, la ville… Voire s’évader bien au-delà ! 

Il convient d’évoquer deux paradoxes de cette prétendue affinité élective des femmes pour leur logis. Le premier nous amène à constater que moins à l’aise financièrement que les hommes, en particulier quand elles sont en situation monoparentale, les femmes éprouvent plus de difficultés qu’eux à accéder à des logements de qualité. Le second revient à observer que si les femmes recherchent la sécurité dans une certaine intimité résidentielle, c’est aussi dans ce cadre qu’elles subissent le plus de violences (conjugales surtout) ou de viols par des proches. Du coup, c’est sans doute dans l’espace public de la ville que leur sécurité est la mieux garantie et qu’elles peuvent faire pleinement valoir leurs droits à l’égalité des sexes.

 

La cité des femmes

Ainsi se dessinent les contours d’une cité (non exclusive) des femmes épousant les césures d’une double distinction : lieux attractifs versus espaces répulsifs ; territoires connus et fréquentés versus espaces ignorés.

Le premier distinguo rend attirants pour les Bordelaises des lieux qu’elles jugent beaux en raison de leur esthétique architecturale ou paysagère, propres, ouverts, clairs, calmes, rassurants, verts et arborés… Il s’agit des quais réaménagés de la Garonne, des places, des axes remaniés et parcourus par le tram, du centre historique monumental et des quartiers plus anciens transformés par la gentrification. La rue ou le quartier de leur propre résidence, même lorsqu’il se confond avec une cité d’habitat social, trouve toujours grâce à leurs yeux. En revanche, les espaces de la ville qu’elles rejettent et où elles détestent se rendre sont ceux qu’elles qualifient de laids, sales, fermés, sombres, oppressants et agressifs, étouffants, minéraux…

Concernant la seconde opposition, les espaces que les femmes déclarent ignorer s’identifient en grande partie aux lieux répulsifs déjà nommés. À ceci près qu’elles affirment ne pas s’y rendre parce qu’il n’y a « rien à voir », « rien à y faire ». Parce qu’ils ne recèlent « rien d’intéressant », « rien de plus ou de mieux qu’ailleurs »… Ce double jeu d’antagonismes spatiaux admet au total une discontinuité très nette entre lieux attractifs, fréquentés et connus d’un côté, espaces répulsifs et largement ignorés de l’autre… Notons que nombre d’hommes éprouvent les mêmes craintes que les femmes qui, toutes, ne les partagent pas : loi du genre oblige !

 

Les murs invisibles

Entre ces deux mondes se dressent ce que j’appelle des « murs invisibles ». Ce sont des frontières virtuelles que la plupart des femmes tracent, souvent inconsciemment, dans le tissu urbain. Elles stigmatisent ainsi des lieux générateurs d’une certaine peur sexuelle. Qu’elle soit fondée par des formes de harcèlement dont se plaignent tant de jeunes femmes. Qu’elle surgisse d’un imaginaire collectif regroupant, dans un même rejet, les cités (lieu des « tournantes »), la présence d’arabes ou de noirs (réputés violents et misogynes), les coins sombres propices aux embuscades, ceux de la nuit, des parkings et des parcs, les quartiers du sexe marchandise et de la prostitution… La classe sociale des femmes influe assez peu sur l’opacité et la disposition de ces « murs invisibles ». Celles qui les discernent le moins sont les plus jeunes, les plus instruites, les plus mobiles, les plus libérées de la domination masculine, les plus occupées par des professions leur conférant des responsabilités…

 

En conclusion, on voit bien tout ce que les urbanistes, les aménageurs, les élus peuvent apprendre d’études comme celle que j’ai pu réaliser à Bordeaux. Elles devraient permettre d’introduire des améliorations de l’espace urbain susceptibles d’en faire un véritable espace public, générateur de bien-être et d’identification pour toutes et tous. Elles devraient aussi, par une éducation appropriée aux questions du genre, contribuer à rétablir l’égalité-mixité dans la ville tout en chassant des préjugés tenaces.

 

*Guy Di Méo est géographe. Il est professeur émérite à l’université de Bordeaux.

La Revue du projet n°44, février 2015

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