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L’argent à Rome à l’époque républicaine

 

Le temps de la République romaine (509-31 av. J.-C.), offre un champ privilégié pour étudier le rôle de l’argent, forme monétaire de la richesse. C’est durant cette période, en effet, que la monnaie s’introduit et se diffuse au rythme des grandes étapes qui scandent l’histoire de la cité. Par sa triple fonction – mesure des valeurs, moyen d’échanges et instrument de réserve – la monnaie contribue au renforcement de l’État, répond aux exigences militaires, stimule les échanges ce qui, en ce temps d’expansion territoriale n’est pas sans répercussions profondes sur la société romaine.

 

Par Claire Feuvrier-Prévotat*

 

Sur près de cinq siècles, apparaissent les premières émissions monétaires, jusqu’au début du IIIe siècle qui voit l’installation d’un atelier de frappe à Rome ; puis se structure un véritable système monétaire qui se développe, jusqu’à la moitié du second siècle av. J.-C. quand les guerres s’exportent hors d’Italie ; enfin s’impose le règne de l’argent au rythme des crises de l’État et de la société romaine.

 

Les premières monnaies et la conquête de l’Italie

En 509 av. J.-C., dans un climat de violence, la royauté cède devant une aristocratie puissante qui établit le régime républicain. Rome est alors une cité importante dont le premier traité qu’elle signe, précisément en 509 av. J.-C., avec la puissante Carthage, définit les espaces maritimes que les deux protagonistes doivent respecter. C’est dire la place reconnue dès lors à Rome au sein de l’espace méditerranéen, due, pour une bonne part, à l’organisation politique mise en place au siècle précédent par le roi Servius Tullius, qui institue le cens et, comme le dit l’historien Tite-Live « établit les charges civiles et militaires de chacun d’après la fortune ». Cette mesure décisive, en substituant aux structures de la parentèle celles de la richesse, suppose une évaluation des biens qui doivent être réductibles à un dénominateur commun. C’est alors que sont utilisées les premières formes monétaires (on parle aussi de paléomonnaies), constituées de plaques de bronze, frustes, peu maniables, mais qui autorisent, selon leur poids, la mesure des biens. Toutefois, le nouveau régime politique ne s’installe pas sans difficultés ; le Ve siècle, temps sombre de l’histoire de Rome, est secoué par des luttes violentes qui déchirent l’aristocratie – c’est le conflit patriciens/plébéiens – et par de graves difficultés sociales dues à un endettement endémique ; la conquête et l’annexion de Véies, riche ville étrusque, au terme d’une longue guerre de dix ans (406-396), modifient sensiblement la situation politique et sociale. Les profits, malgré les pertes romaines, sont considérables et, à bien des égards, cette conquête emblématique peut être comprise comme la première étape d’un long processus qui engage Rome dans une politique de domination en Italie. Elle s’amplifie au long du IVe siècle, conduite par une aristocratie désormais unifiée, patricio-plébéienne (la nobilitas) qui, avec une détermination, faite de violence extrême, de diplomatie et de compromis, impose son contrôle sur les cités et les peuples d’Italie. C’est dans ce contexte que sont émis de véritables monnayages, des plaques de bronze marquées d’une estampille, signe du contrôle romain, que remplacent assez vite les premiers didrachmes romains, monnaies d’argent frappées sur des modèles grecs campaniens. Facilement échangeables avec les monnaies de Grande Grèce (Italie du Sud), elles portent au revers un cartouche, avec ROMA ou ROMANO[rum]. L’installation de boutiques de banquiers sur le forum romain, dans les deux dernières décennies du IVe siècle, affiche bien la naissance et le développement de l’économie monétaire. La conquête de la Grande Grèce, achevée en 272, marque la nouvelle emprise de la domination romaine sur la péninsule italienne et favorise la multiplication des émissions monétaires grâce à l’énormité des butins notamment celui, prodigieux, de la ville de Tarente.

 

Le temps des guerres lointaines et le système-denier

Pline l’Ancien indique, avec une attention particulière, qu’en 269 av. J.-C. fut installé, sur le Capitole, cœur politico-religieux de la cité, le premier atelier monétaire, appelé Moneta, du nom de Junon Moneta, dont le temple était tout proche. Le contrôle des émissions est confié à des magistrats, sous l’autorité du Sénat et, si d’autres ateliers continuent à frapper monnaie en Italie, le contrôle de l’État s’exerce partout. Ce ne sont pas des deniers qu’émet alors Moneta, contrairement à ce qu’écrit Pline, mais diverses séries, didrachmes d’argent proches de ceux mentionnés précédemment et quadrigats, pièces d’argent dont le revers porte un quadrige, et autres monnaies de bronze. Ces séries sont produites et émises en grande quantité, tout au long du IIIe siècle, et répondent aux besoins grandissants des armées romaines. La liste des opérations militaires est, en elle-même, significative : première guerre punique (264-241), annexion de la Sardaigne (238-237), première guerre d’Illyrie (229-228), conquête de la Gaule Cisalpine, c’est-à-dire de l’Italie du Nord, (225-218), deuxième guerre punique (218-202), guerres d’Orient tout au long du second siècle et conquête de la Gaule du Sud (125-118). Les difficultés financières apparaissent durant les guerres puniques, la seconde surtout. Dès les premières années, les armées romaines subissent, sous les coups des troupes d’Hannibal, de lourdes défaites et l’argent manque. Tous les expédients habituels sont mis en œuvre, manipulations monétaires, emprunts publics et/ou privés, en espèces ou en nature, contributions plus ou moins obligatoires. Dans ce contexte de difficultés accrues, l’État entreprend une innovation monétaire majeure et met en place, sans doute en 214-213, le système-denier, qui a perduré durant tout l’Empire. Ce monnayage, proche de celui des cités grecques de Grande Grèce [ndlr : sud de la péninsule italienne] et de Sicile, se caractérise par sa conception d’ensemble qui en fait un véritable système monétaire bimétallique qui repose sur le denier, monnaie d’argent de 4,54 gr (1/72 de livre romaine) dont la cotation équivaut à 10 as, monnaie de bronze (1/6 de livre). Le denier a des sous-multiples et toutes les pièces portent des symboles qui définissent leur valeur nominale attribuée par l’État. Enfin l’iconographie – à l’avers Rome représentée par une tête de femme casquée, au revers les Dioscures et l’inscription ROMA – renforce l’identification et l’unification du système. Les effets de cette réforme ne sont pas immédiats mais son importance est capitale. L’État romain dispose désormais d’un instrument monétaire cohérent, opératoire, capable de traiter les richesses qui affluent à Rome après la victoire sur Carthage et les guerres menées dans l’ensemble du bassin méditerranéen durant le second siècle. Métaux précieux, lingots, monnaies alimentent le trésor public dans des proportions jusque-là inconnues : on a pu calculer que 600 millions de deniers y avaient été déposés entre 200 et 157 av. J.-C..

 

Le temps de l’argent-roi et la fin de la République

La ville de Rome elle-même bénéficie de cette manne : d’immenses travaux sont entrepris, aussi bien par nécessité, pour faire face à un fort exode rural, que par politique, pour donner à Rome tous les traits d’une grande capitale. L’argent se concentre aussi entre les mains d’un certain nombre de privilégiés et, d’abord, des membres de l’aristocratie sénatoriale, qui profitent très largement du butin, et trouvent dans le gouvernement des régions conquises de multiples occasions de s’enrichir. Les publicains ne sont pas en reste qui, dans l’orbite des hommes de pouvoir, en lien avec eux, tirent de grands avantages, de l’exploitation des provinces. Ces fermiers publics, chargés, depuis longtemps à Rome de la perception des impôts et plus largement de tous les revenus, mettent à profit leur compétence et leur pratique dans l’exploitation des provinces qu’ils pressurent en toute impunité. Ils gèrent tout à la fois le tribut – l’impôt de la soumission – les taxes douanières et les immenses revenus des biens publics (mines, terres publiques etc.). Ces maniements de fonds alimentent des circuits financiers, très largement spéculatifs, les prêts à taux usuraires sont légion, et de juteux réseaux commerciaux, du commerce des esclaves ou des terres jusqu’aux œuvres d’art. Autant de pratiques qui témoignent, pour l’historien et juriste italien Luigi Capogrossi-Colognesi, « d’une intrication perverse entre les grands processus d’enrichissement des milieux dirigeants et une exploitation forcenée du monde provincial ». Ces capacités d’enrichissement, qui explosent au cours du premier siècle avec de nouvelles conquêtes, dont la Gaule, donnent à leurs détenteurs un pouvoir sans limite, enjeu d’une compétition toujours plus féroce entre « les seigneurs de la guerre ». Au terme d’une longue période de guerres civiles, Octave, bientôt Auguste, l’emporte en 31 av. J.-C. En introduisant son testament, il écrit : « À l’âge de 19 ans, j’ai levé par décision personnelle et à mes frais une armée qui m’a permis de rendre la liberté à la République opprimée par une faction ». C’est bien l’argent fait souverain qui achève alors la République dans l’Empire.

 

*Claire Feuvrier-Prévotat est historienne. Elle est professeur honoraire à l’université Reims-Champagne-Ardenne.

La Revue du projet n°44, février 2015.

 

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