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Culture : le syndrôme Pellerin

 

Par Gérard Streiff

 

Que signifie la nomination de Fleur Pellerin au ministère de la Culture ? Elle signe la venue au pouvoir d'une caste de petits marquis et marquises,

profil Sciences-Po/ENA/Cour des comptes, d'une présidentialisation accrue des institutions, bref d'une nouvelle régression démocratique. Mais surtout elle marque une certaine évaporation de la spécificité culturelle française, une marchandisation croissante, une mise aux normes européennes, l'installation d'un « ministère des Industries culturelles » .

 

Fleur Pellerin, ministre de la Culture ?! Cela résonne comme un oxymoron, c’est un peu comme un pape franc-maçon ou un banquier honnête. Comme l’écrivait Alain Hayot (L’Humanité, 20 novembre 2014), elle « symbolise parfaitement l’actuel pouvoir socialiste, composé de technocrates obsédés par la rationalité statistique, le calcul des coûts et qui puisent leur inspiration dans la boîte à outils libérale. » On l’imagine plus à l’aise organisant un brainstorming sur l’esprit entrepreneurial ou présentant, cool, un Power Point sur le marchandising pour les cadres corporate de son ministère que pour évoquer l’héritage de Malraux ou encourager l’éducation artistique à l’école.

 

Alors, pourquoi elle ? Pourquoi Fleur Pellerin ? Car enfin, elle n’avait ni la compétence requise (voir l’épisode Modiano), ni la légitimité démocratique (elle n’est pas élue, contrairement à Aurélie Filippeti par exemple). Avec Pellerin à la Culture, on est assez loin, c’est le moins qu’on puisse écrire, des profils socialistes précédents, sans remonter jusqu’à Jack Lang. C’est Pierre Moscovici qui introduisit Fleur Pellerin dans la nomenclatura socialiste. Il en fit une des plumes du candidat PS en 2002. On la retrouvera dans ces mêmes eaux aux présidentielles de 2007 (entre-temps, elle avait pris sa carte) puis de 2012. Hollande président, voici Pellerin ministre des PME puis du Commerce extérieur. On se souvient d’elle comme la ministre du recul face au mouvement patronal des « pigeons ». Au PCF qui l’interpelait, elle répondit qu’elle « ne croyait pas à la lutte des classes ». Et puis encore : « Il est normal que des gens puissent s’enrichir beaucoup s’ils ont pris le risque de créer une entreprise, s’ils ont eu une super bonne idée, s’ils ont su la faire fructifier et s’ils ont créé des emplois. En France, il y a toujours eu un petit problème avec l’argent, qui est peut-être lié à la culture judéo-chrétienne. Il y a sans doute aussi un problème avec la réussite ». Un petit discours parfaitement calibré, bien dans l’air du temps. En fait, Pellerin a le profil typique de cette nouvelle génération de jeunes cadres dirigeants dont aime s’entourer François Hollande, des gens de peu d’expérience militante, n’ayant aucun passé d’élu mais formaté dans un parcours identique : Sciences-Po , l’ENA, la Cour des comptes. C’est le cursus de Pellerin, celui aussi de Fabrice Bakhouche, son directeur de cabinet, ou encore de Audrey Azoulay, nouvelle conseillère culture de François Hollande. Pellerin, Bakhouche, Azoulay, des clones dit Michel Guerrin du Monde.

Des clones qui parlent un jargon de clones. Voici par exemple ce que disait Pellerin de la société américaine Netflix (VOD), basée au Luxembourg : « C’est une situation qui ne doit pas se régler en vilipendant les sociétés qui font un choix de rationalité économique mais en faisant en sorte qu’on harmonise les conditions fiscales au niveau européen » ?!

 

Un certain Olivier Henrard

Mais ces clones ont une ligne, que Pellerin a dévoilé en partie lors des 9e rencontres cinématographiques de Dijon, le forum annuel des professionnels du cinéma. Elle avait centré son intervention sur « l’économie de l’attention », un dada d’un de ses gourous, l’économiste Jean Tirol. « L’attention est la ressource rare et pas les contenus » dit-elle. Adieu l’œuvre, le film, le livre, bonjour le contenu, le public, l’algorithme de choix… Le journal Le Figaro avait parfaitement entendu le message, titrant l’article : « Fleur Pellerin, la ministre de la Culture qui préfère l’économie à la littérature . Selon elle, la culture serait devenue une marchandise comme les autres. » Et le chroniqueur Jean-Pierre Robin d’enfoncer le clou : « Soyons clair ! Fleur Pellerin s’inscrit exactement dans la démarche de Patrick Le Lay. Le souligner n’est pas une critique mais une simple observation. »

 

Bref, ministre austéritaire, Pellerin est là pour raboter. Mais pas que. Elle correspond à la conception hollandienne de la culture. La Rue de Valois serait, désormais, moins la Grande maison de la culture, et des artistes, que l’administration chargée de gérer les industries culturelles à l’ère numérique, de faire du commerce culturel, qui doit rapporter, genre fondation Louis-Vuitton ou chantier du Louvre à Abou Dhabi.

 

Celui qui a le mieux théorisé cette dérive est un certain Olivier Henrard, ancien proche de Christine Albanel puis de Frédéric Mitterrand avant de devenir, en 2011, conseiller culturel de Nicolas Sarkozy. En octobre 2010, dans la très confidentielle Revue de la fonction publique (n°304 ), dans un article intitulé « Vers un ministère de l’Économie et des industries culturelles ? », il martelait l’idée que « l’impact économique des industries culturelles pouvait constituer une nouvelle source de légitimité pour le ministère » ;  il plaidait pour « un État modeste » dialoguant avec Apple, Google et Youtube et appelait la Rue de Valois à s’adapter à « ce nouvel ordre du monde ». Sinon, disait-il, ce vieux ministère se bornerait au patrimoine, au spectacle vivant, aux arts plastiques et tout ce qui concerne « les industries culturelles au sens le plus large, susceptibles d’englober les compétences dévolues au secrétariat d’État à la prospective et au développement de l’économie numérique qui se rapportent aux média – extension de la télévision numérique terrestre – et au développement des usages culturels de l’Internet », bref, manifestement tout ce qui l’intéressait, pourrait partir vers d’autres cieux ministériels…

S’il se brouilla avec Frédéric Mitterrand (dont il était directeur adjoint de cabinet), il fut aussitôt récupéré par Sarkozy qui en fit son conseiller culturel à l’Élysée. ( Depuis 2013, le haut fonctionnaire Olivier Henrard « pantoufle » chez SFR, en qualité de secrétaire général du groupe…).

 

Telle est donc la lignée où vont s’inscrire Hollande et Pellerin. Sans vergogne. La culture, c’est devenu du business, de l’argent, du chiffre, du lourd. Guy Konopnicki, dans Marianne, a eu raison d’écrire (7 novembre 2014) : « Si la culture est réduite à une marchandise à vendre dans le temps disponible, autant transformer le ministère en secrétariat au commerce culturel ».

 

Et l’on comprend la colère du cinéaste Christophe Honoré (Métamorphoses), réagissant aux propos de la nouvelle ministre : « J’ai l’impression que l’on considère ce ministère non comme celui des artistes mais celui de l’industrie culturelle et c’est assez accablant ». 

 

EXTRAITS

(Le pouvoir) chiffre et compte, les artistes déchiffrent et content

« On a l'impression que beaucoup d'hommes et de femmes des métiers artistiques sont traités comme s'ils étaient en trop dans la société. On nous répond, c'est la crise. La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend au contraire plus indispensable. La culture n'est pas un luxe, dont en période de disette il faudrait se débarrasser, la culture, c'est l'avenir, le redressement, l'instrument de l'émancipation. C'est aussi la meilleure antidote à tous les racismes, antisémitismes, communautarismes et autres pensées régressives sur l'homme. Mais la politique actuelle est marquée par l'idée de « donner au capital humain un traitement économique ». Il y a une exacerbation d'une allégeance dévorante à l'argent. Elle chiffre obsessionnellement, compte autoritairement, alors que les artistes et écrivains déchiffrent et content. Ne tolérons plus que l'esprit des affaires l'emporte sur les affaires de l'esprit. On est arrivés à l'os et 50 ans de constructions commencent à chanceler. Les êtres eux-mêmes sont frappés, le compagnonnage humain s'engourdit. L'omniprésence de « programmateurs » et « administrateurs » mettent en état de dominance les artistes. Nous craignons le risque du pire dans la demeure culturelle ». L'urgence est de stopper l'agression contre « l'irreductible humain », là où la femme, l'homme trouvent le respect d'eux-mêmes et le pouvoir de reprendre force contre tous les raidissements normatifs, les coups de pioche, le mépris, l'arrogance. »

Extraits de la lettre de Jack Ralite au président de la République du 3 février 2014

La Revue du projet n°44, février 2015.

 

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