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La Commune de Paris : « le très possible communisme »

 

Le 18 mars 1871, le peuple de Paris se soulève et tient tête, deux mois durant, au gouvernement d’Adolphe Thiers, élu par une Assemblée nationale majoritairement royaliste. Cette insurrection, le dernier grand épisode révolutionnaire français du dix-neuvième siècle, revêt pour Marx une importance particulière : « gouvernement de la classe ouvrière », la Commune doit aussi être analysée comme une préfiguration de la révolution communiste. 

 

Par Florian Gulli et Jean Quétier

 

La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu’elle a exprimés montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail.

Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases économiques sur lesquelles se fonde l’existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d’être l’attribut d’une classe.

C’est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l’immense littérature des soixante dernières années sur l’émancipation des travailleurs, les ouvriers n’ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire foncier n’est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était encore dans son plus pur état d’innocence virginale, sans qu’aient été encore développées toutes ses contradictions, sans qu’aient été encore dévoilés tous ses mensonges, sans qu’ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s’exclament-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l’expropriation des expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd’hui essentiellement moyens d’asservissement et d’exploitation du travail, en simples instruments d’un travail libre et associé. Mais c’est du communisme, c’est « l’impossible » communisme ! Eh quoi, ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l’impossibilité de perpétuer le système actuel – et ils sont nombreux – sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie ; si elle doit évincer le système capitaliste ; si l’ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant fin à l’anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ?

 

Karl Marx,  La Guerre civile en France – 1871, Éditions sociales, Paris, 1952, p. 52 sq.

 

La Commune : premier gouvernement de la classe ouvrière

Les contemporains de la Commune de Paris l’ont interprétée de plusieurs façons : une saine réaction contre la centralisation du pays, une tentative de restaurer le pouvoir de la bourgeoisie des villes de province, une volonté de réinventer le républicanisme à l’échelon municipal, ou encore le

projet libéral de réalisation d’un « gouvernement à bon marché » par la

suppression de l’armée et du fonctionnarisme d’État. Ces diverses interprétations, si elles ratent l’essentiel pour Marx, étaient néanmoins le signe que la Commune était « une forme politique tout à fait susceptible d’expansion ». Beaucoup de traditions politiques, de nombreux groupes sociaux, s’y retrouvaient.

Pour Marx, la Commune est « essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière ». Non pas donc la simple continuation de luttes anciennes, la concrétisation de projets politiques passés, mais un fait radicalement nouveau dans l’histoire. Le gouvernement de la classe ouvrière, c’est d’abord un gouvernement auquel participe la classe des producteurs dans toute sa diversité. Jamais les couches populaires n’ont été aussi nombreuses dans une assemblée élue. On compte parmi les 92 membres du conseil de la Commune, 25 ouvriers, 12 artisans et 4 employés. Jamais plus on ne retrouvera en France une représentation aussi fidèle de la population. Par ailleurs, les représentants étaient « révocables à tout moment ». La liberté politique ne se réduisait pas à la liberté d’élire une fois tous les cinq ans. Elle supposait une participation active et permanente des citoyens. Mais ces mesures visant une réappropriation du politique n’étaient pas encore l’essentiel. Car l’émancipation du citoyen est une « impossibilité », tant que l’individu demeure dominé en tant que producteur. Tant que la République s’arrête aux portes de l’atelier, tant que la propriété privée des moyens de production maintient son pouvoir exorbitant, la liberté politique demeure inachevée.

La Commune a tenté de s’attaquer à la « domination de classe ». Elle a tenté de « réaliser l’émancipation économique du Travail ». Le 16 avril 1871 fut ainsi décidée « la remise aux associations d’ouvriers, sous réserve de compensation, de tous les ateliers ou fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes en question aient disparu ou qu’ils aient préféré suspendre le travail ».

L’éphémère gouvernement de la classe ouvrière ne fut pas un État ouvrier. La Commune de Paris « fut une révolution contre l’État lui-même ». Les communards ne se sont pas emparés de l’État pour le faire fonctionner pour leur propre compte, ils ont tenté de le « briser ». Cela signifie trois choses : « la suppression de l’armée permanente » et « son remplacement par le peuple en arme » ; la mise sous contrôle communal de la police ; la subordination de l’administration et des fonctionnaires à la Commune. Briser l’État, c’est donc « restituer au corps social toutes les forces jusque-là absorbées par l’État parasite », c’est renforcer le contrôle et l’initiative des classes laborieuses.

 

Le communisme : retournement du stigmate

Les adversaires de la Commune n’ont qu’un mot à la bouche : communisme ! Comme dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, dans lesquelles le communisme était dépeint sous les traits d’un « spectre » hantant l’Europe, Marx le présente ici en premier lieu comme un épouvantail brandi par les « porte-parole de la société actuelle ». Or, que disent-ils du communisme ? Qu’il détruit la propriété et qu’il est impossible. Deux affirmations que Marx entend récuser.

Accusé d’abolir la propriété en général, « base de toute civilisation », le communisme abolit en fait, nous dit Marx, la « propriété de classe ». Pour comprendre le sens de cette distinction, il faut souligner le fait que Marx comprend la Commune comme une tentative visant à soustraire les travailleurs à la domination de ceux qui possèdent les moyens de production, à « exproprier les expropriateurs ». Ce faisant, Marx reprend une formule qu’il avait déjà employée à la fin du livre I du Capital pour déconstruire la fable consistant à présenter le capitaliste comme un épargnant consciencieux qui aurait, à la différence des autres travailleurs fainéants et dispendieux, mis de côté les fruits de son travail pour les réinvestir. L’histoire du capitalisme est au contraire, dès la fin du Moyen Âge, tachée du sang de l’expropriation violente de la paysannerie anglaise et se poursuit par les ravages de la colonisation. C’est donc par opposition à cette dépossession imposée par le capital qu’il faut comprendre l’idée selon laquelle le communisme entend faire « de la propriété individuelle une réalité ». Loin d’être une simple négation abstraite de la propriété individuelle, le communisme permet justement de dépasser la promesse hypocrite d’une société fondée sur la propriété privée mais excluant, dans les faits, l’immense majorité de la population de toute propriété.

L’autre critique que formulent les adversaires du communisme porte sur sa prétendue impossibilité. Pour démontrer au contraire que le communisme est possible, Marx commence par prendre les classes dominantes à leur propre jeu : c’est bien plutôt le capitalisme lui-même qui est devenu impossible. Fondé sur l’anarchie de la production et le despotisme sur le lieu de travail, le capitalisme ne peut qu’entraîner crises et gaspillage des forces productives. C’est donc en mettant en évidence le caractère éminemment contradictoire du mode de production capitaliste que Marx peut affirmer la possibilité du communisme, compris « comme l’ensemble des associations coopératives  [qui] doit régler la production nationale selon un plan commun ». Contre toute forme d’utopisme, Marx répète ici ce qu’il disait déjà dans les Grundrisse : c’est parce que les conditions matérielles de la société sans classe se forment sous le masque de la société actuelle que le communisme n’est pas synonyme de « donquichottisme », c’est-à-dire de rêveries abstraites.

 

1871, « à l’assaut du ciel ».

À la demande du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs, Marx rédige, quelques jours après la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) qui mit un terme à la Commune de Paris (18 mars – 28 mai 1871), La Guerre civile en France. Dans cette analyse « à chaud », Marx prend la défense de la Commune, antithèse du pouvoir impérial de Napoléon III, premier « gouvernement de la classe ouvrière », en même temps qu’il essaie de dégager les enseignements politiques de l’événement. 

La Revue du projet n°43, janvier 2015. 

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