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Des libertés nouvelles ?

Les nouvelles formes d’organisation, économie solidaire, fab-lab... peuvent ouvrir des espaces de liberté si les rapports de force sont en faveur de l’intérêt général, ce qui nécessite des luttes politiques intenses.

 

Entretien avec Sylvie Mayer et Yann Le Pollotec*

L’économie sociale et solidaire, est-ce de nouvelles libertés ?

S.M. : Je dirais plutôt des potentialités de libertés. Par certains côtés, les fameux nouveaux droits pour les salariés sont déjà là dans les coopératives. Les travailleurs peuvent participer collectivement aux stratégies de l’entreprise, ce qui leur est interdit ailleurs. Mais ces potentialités ne se transforment en réalité que dans certains cas. Par exemple, les sociétaires du Crédit mutuel ou du Crédit agricole (en principes mutuelles) ont de fait beaucoup moins de droits que les actionnaires de la BNP, car tout est bouclé à l’avance. Donc c’est à voir sur chaque cas.

 

Et dans la révolution numérique ?

Y.L.P. : Le numérique a une puissance gigantesque qui peut jouer dans les deux sens, celui des possibles pour les gens, celui d’aliénations et de contraintes nouvelles. Prenons les big data, c’est-à-dire les immenses masses de données, souvent brutes, non structurées, variées, arrivant et changeant rapidement. Autrefois, ces données étaient à la discrétion de très peu de monde. Aujourd’hui, elles sont souvent largement accessibles, sans restriction juridique, financière ou technique, c’est l’open data, il y a donc des possibilités de maîtrise et d’intervention pour tout le monde, en principe. Mais si le rapport de forces n’est pas en faveur de l’intérêt général, alors ça peut déboucher sur des coercitions et un contrôle social terribles. C’est pourquoi est illusoire cette idéologie du « solutionnisme », qui prétend ou fait croire qu’il suffirait de laisser agir la « révolution numérique » en cours pour faire disparaître les sociétés de classe. Ces potentialités ne dispensent pas de faire de la politique. Il ne s’agit pas que du respect de la vie privée (question certes importante), mais aussi de savoir qui a la maîtrise des processus. Par exemple, les données et méthodes produites librement par les usagers représentent aussi du travail (non rétribué), d’où une source de profits potentiels pour ceux qui les accapareront. C’est une question de classe. Certains parlent de « neutralité du net », c’est vite dit, ce serait à creuser (voir le dossier « Fab-lab » du n° 40, octobre 2014).

 

Quels sont alors les enjeux politiques ?

S.M. : Il y a des contradictions. Au moment où Nice-Matin se constitue en Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), ce qui est intéressant, Macron veut modifier la loi anti-concentration de la presse, soi-disant pour tenir compte de la presse sur Internet, c’est-à-dire de fait pour contourner les règles au profit des groupes financiers.

Y.L.P. : Effectivement. Le fait de changer la donne ne doit pas signifier, au nom du « changement », le retour à avant 1945. Le logiciel libre, c’est aussi du travail gratuit qui est ansuite exploité par les grandes firmes. Pour y échapper, il faut un autre fonctionnement de l’économie : si on se dirige vers une économie de la contribution, c’est bon ; si c’est une économie de la prédation, alors les biens communs sont l’objet d’une espèce de pillage et le numérique exacerbe les contradictions.

 

Peut-on parler d’une liberté d’entreprendre au bon sens du terme ?

S.M. : Un exemple, apparemment, c’est le crowd-funding, c’est-à-dire le financement participatif. Par un appel au peuple, les salariés de Nice-Matin ont obtenu 500 000 euros, les ouvrières de Lejaby 375 000. Ce n’était pas suffisant, mais, du coup, la Banque publique d’investissement (BPI) a dû accepter de participer à la relance. Cela dit, les gens ont donné sans retour prévu ; mais ces sommes auraient dû être prises sur les impôts qu’on paie ; il y a alors le risque de se substituer à la puissance publique, de décharger le pouvoir de ses devoirs.

Y.L.P. : Oui, voici un autre exemple, les gens qui ont des projets culturels en vue se disent souvent : obtenir l’argent public (pourtant naturel en ce domaine) c’est de plus en plus difficile et puis souvent, c’est sous des conditions de dépendance inacceptables ; les banques diront non ; donc on essaie le crowd-funding. Ainsi c’est souvent un choix par défaut.

 

Un vrai espace de liberté, ne serait-ce pas du « ni marché, ni État » ?

Y.L.P. : C’est effectivement une idée qui monte en force.

S.M. : Il y a de nouvelles façons de faire dans le sens de l’intérêt public. Oui, le secteur « public » classique n’est quelquefois que de l’étatique, n’allant pas dans le sens de l’intérêt public, il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé pour le barrage de Sivens dans le Tarn, où les populations n’ont pas été consultées, les enjeux écologiques pas pris en compte, les intérêts de tous les paysans partiellement oubliés au profit de quelques-uns. Une régie locale de l’eau n’est pas toujours un espace de décision collectif. La proposition de loi du PCF sur l’eau tente de dépasser ces obstacles :

http://www.pcf.fr/sites/default/files/exe_brochure_eau_web.pdf 

 

*Sylvie Mayer et Yann Le Pollotec sont respectivement responsable du secteur Économie sociale et solidaire et Révolution numérique du Conseil national du PCF.

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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