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Liberté : pays pauvres/pays riches

À la fête de l’Humanité Rhône, le 29 novembre, nous avons posé à des militants divers, originaires de France, d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine la question suivante : la liberté, l’aspiration à la liberté, est-ce la même chose dans un pays comme le nôtre et dans un pays comme le Niger, le Mexique ou l’Indonésie ?

 

Voici quelques réponses et les témoignages d’Arlette Cavillon

et Danielle Lebail*

A. : Oui, évidemment. L’aspiration à la liberté, c’est universel, ce sont seulement les conditions qui font qu’elle s’exprime de différentes façons et que les urgences ne sont pas les mêmes.

 

B. : Non, bien sûr. Quand tu rêves simplement de survivre, comme au Niger, et quand tu rêves d’avoir une vie meilleure, comme en France, ça n’a rien à voir. Certes, chez nous, il y a aussi le quart-monde…

 

C. : Pour moi, les aspirations à la liberté et même à la démocratie sont les mêmes partout, quelle que soit la situation. Quand on dit « liberté, égalité, fraternité », je crois que c’est dans le bon ordre : la liberté est la première aspiration humaine.

 

D. : J’ai posé une question de ce genre à une Mexicaine, elle m’a répondu : on n’a pas le temps de réfléchir à ça et, si on le faisait, on se suiciderait. J’ai remarqué que, là-bas chez les populations les plus modestes, dans les rapports sociaux, il y a moins d’exclusion, que les gens souffrent moins du regard des autres, alors qu’ici c’est la guerre à l’intérieur de la même classe.

 

E. : Déjà en France, la liberté ça ne se pense pas de la même façon pour tout le monde. Pour certains, c’est la liberté d’entreprise ; pour d’autres, c’est « je fais ce que je veux, quand je veux », etc. Alors, ailleurs, c’est encore plus divers. Et en outre, ça change avec les époques. Souvent, on est surpris de ce que les gens entendent par liberté.

 

F. : La pauvreté là-bas, l’austérité ici, c’est le même processus, c’est priver d’imaginaire. Partout, il faut la liberté de se projeter, d’imaginer d’autres horizons possibles. Le PCF s’est souvent centré sur les grands combats économiques et sociaux, mais il ne faut pas assécher celui sur les libertés, au sens où les gens l’entendent eux-mêmes.

G. : C’est différent. Je prends un simple exemple. Des copains en Afrique voulaient monter un équipement social, mais ils n’avaient même pas les codes d’entrée administratifs leur permettant de mettre leur projet en place, il a fallu que ce soit des gens « du Nord » qui débloquent les accès.

 

H. : Dans un pays pauvre, c’est la liberté d’être, de penser. Chez nous, c’est la liberté d’acheter ; finalement, notre liberté, elle n’est pas bien belle.

 

I. : Mon idéal serait de dire oui, mais les mouvements de création de liberté, comme la décolonisation, c’est venu en général des élites locales, formées chez nous, alors... ?

 

J. : Dire que la liberté est universelle, c’est un point de vue très européo-centré.

 

K. : Dans les pays pauvres, la liberté peut s’inspirer de notre modèle, mais elle est de plus en plus conditionnée par des extrémismes religieux. Chez nous la liberté, c’est les mœurs, la sexualité, etc., c’est plus ou moins acceptable par le courant dominant, c’est un peu boboïsant, mais la liberté dans l’entreprise est interdite.

 

L. : Je n’ai jamais vécu dans des pays pauvres, alors franchement, je ne sais pas.

 

M. : C’est le même concept, mais concrètement c’est différent. Je suis Sahraouie, ici je peux le dire, là-bas je prends vingt ans de prison.

 

N. : Je suis Malien. Il y a une matrice commune, mais ce n’est pas la même chose. Ici c’est un idéal, là-bas, tu n’as même pas la démocratie de base, la pluralité.

 

Arlette Cavillon : La première des libertés, c’est la paix. En Europe et en Amérique du Nord, on a à peu près la paix militaire (encore qu’en Irlande, en ex-Yougoslavie, aujourd’hui en Ukraine, ce soit moins évident). Mais, dans le reste du monde, ce n’est pas le cas, en peu de temps, une guerre démarre ici ou là et le droit d’exister peut disparaître du jour au lendemain.

Danielle Lebail : Je vais parler de ce que je connais, c’est-à-dire de la France et du Kurdistan. L’aspiration à la liberté individuelle et collective, c’est un besoin qui est le même partout, la différence, c’est seulement une question de degré. Bien sûr, là-bas, ils ne sont même pas libres de vivre leur histoire, leur culture. C’est un peuple entier qui est opprimé. Mais la répression en Turquie touche tous les opposants quels qu’ils soient : journalistes, étudiants, avocats. Ici, on n’a qu’une impression de liberté, il faut voir le nombre de militants

syndicaux qui sont traînés devant les tribunaux. On n’a pas la liberté d’information, il n’y a aucun débat con­tra­dictoire sur le fond.

 

Donc tout est lié ?

D.L. : Oui. Plus le droit à la liberté reculera dans les pays dits démocratiques comme le nôtre, plus la liberté reculera aussi dans les dictatures. Les Kurdes sont aussi réprimés en France. Trois militantes ont été assassinées en plein Paris ; un adhérent d’un centre culturel kurde est passé « en justice » sous prétexte que son action était compatible avec le PKK, parti que l’Union européenne classe (de façon scandaleuse) dans les organisations terroristes.

A.C. : Quand, dans un pays d’Afrique, la France envoie des bombes, des militaires ou des « conseillers », le gouvernement local et le nôtre bafouent ensemble les libertés. Bien entendu, c’est toujours « au nom de la liberté » qu’ils interviennent et ce prétexte s’appuie souvent sur des réalités, au moins au début, comme au Mali, mais on voit bien que le fond de l’affaire est ailleurs. Quand quelques pays « libres » disposent de l’arme nucléaire, ce n’est pas pour propager la liberté. La liberté ne se divise pas. Je ne crois pas que la liberté d’un peuple doive écraser la solidarité, que la Catalogne ou l’Italie du Nord puissent « librement » se détacher, parce qu’elles sont riches et qu’elles auraient le droit de laisser tomber les régions moins chanceuses de leurs pays.  

 

*Arlette Cavillon est membre du bureau national du Mouvement de la Paix.

Danielle Lebail est membre du Comité exécutif national du PCF. Elle revient d’une délégation au Kurdistan.

La Revue du projet n°43, janvier 2015. 

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