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La liberté et l’entreprise

Développer la démocratie à tous les niveaux dans l’entreprise est un gage de développement des libertés.

 

Entretien avec Bernard Thibault*

Le patronat et les gouvernements nous disent : faire tourner une entreprise, c’est compliqué, le salarié « lambda » n’a pas les capacités pour en mesurer les enjeux ; donc l’associer à la gestion et aux décisions, c’est inefficacité et perte de temps. Qu’en penses-tu ?

L’affirmation selon laquelle les travailleurs seraient désintéressés, voire ignorants des principaux facteurs qui influent positivement ou négativement sur l’avenir de l’entreprise, et donc sur leur propre avenir, est bien sûr fallacieuse. Il faut avoir à l’esprit que la notion d’entreprise recouvre des réalités multiples. De la PME artisanale à la multinationale on peut relever autant d’attitudes variées sur la place qu’occupent les salariés dans l’élaboration des choix économiques et stratégiques qui sont retenus. Très souvent les vrais producteurs ont une expertise bien supérieure du fait de leur savoir-faire et de leur expérience dans l’entreprise, comparée à celle de manageur « de passage ». Ce qui est dérangeant pour nos décideurs, c’est que justement les travailleurs aspirent à participer à la décision avec leur propre patrimoine de connaissances et pour des perspectives de long terme, ce qui contrarie la recherche d’une rentabilité financière immédiate pour le seul propriétaire de l’entreprise. Plutôt que d’accepter la pluralité des réponses pour intervenir sur les éléments à l’origine de la crise, on nous oppose une soi-disant incompétence. C’est savoureux lorsqu’on constate les résultats des gestions conduites par ceux qu’on nous présente comme « les élites » !

 

D’après eux, les syndicats et, plus généralement, de nombreux salariés veulent se mêler de ce qui ne les regarde pas et entravent le bon fonctionnement de l’entreprise, il faut donc restreindre leurs droits et libertés, « simplifier » le code du travail, « encadrer » le droit de grève, etc. La liberté devrait donc s’arrêter à la porte de l’entreprise ?

Il n’y a pas d’usines sans ouvriers, de magasins sans vendeurs, de cabinets d’architectes sans dessinateurs... ; le syndicat est là pour assurer la défense de leurs intérêts matériels, affirmer que l’entreprise c’est aussi ceux qui y travaillent. L’actionnaire sans ses salariés détient des actions de valeur nulle.

Dès lors que son propre avenir et celui de sa famille dépendent de la pérennité de son contrat de travail, cela rend légitime d’intervenir sur tout ce qui représente une menace potentielle sur lui. Il y a encore du chemin à faire pour garantir l’un des principes du préambule de la constitution de 1946 : « Tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu’à la gestion des entreprises ». Le syndicat a aussi pour vocation d’intervenir dans les débats qui dessinent la société à partir de ses propres valeurs et de ses revendications. Il n’y a rien qui a priori ne « regarde pas » le syndicat.

 

La liberté, est-ce aussi celle de se mettre à son compte, de créer sa petite entreprise ? Est-ce poser les conditions pour qu’une grande partie du travail se passe dans l’économie sociale et solidaire (coopératives, mutuelles, etc.) ? Y a-t-il là une place nouvelle pour la liberté, alternative à l’étatisme ?

Il n’y a jamais eu et il n’y aura sans doute jamais un seul et unique profil du « producteur ». On sème parfois des illusions en laissant entendre qu’on peut s’extraire du contexte et du système économique général. Je pense entre autres aux « auto-entrepreneurs » qui souvent deviennent des « salariés déguisés ». Dans le même temps il y a en permanence l’aspiration à se prémunir de la gestion exclusivement capitaliste où la recherche de profit est le moteur de l’activité. Les coopératives, les mutuelles ou les réseaux « d’économie solidaire » témoignent de cette volonté. Ils rencontrent de nombreux obstacles et sont l’objet de convoitises. Ils contrarient la pensée dominante.

 

Délocalisations, déplacements de capitaux vers les paradis fiscaux, sous-traitances déloyales, corruptions, traités internationaux déséquilibrés : cela doit-il être considéré comme des « libertés » ou comme du « libertinage » pour le Capital ?

Les libertés de quelques-uns doivent être limitées lorsque celles du plus grand nombre s’en trouvent menacées. Les libertés accrues octroyées au capital et à ses capacités de mouvement sans contrôle ont comme conséquence de menacer la vie et l’environnement de millions de personnes. La richesse de quelques dizaines de milliers s’accroît pendant que les droits humains les plus fondamentaux sont bafoués pour des centaines de millions d’autres individus et leur famille. C’est tout simplement antidémocratique ! La démocratie ça ne peut pas être les libertés pour « l’exploiteur » et les devoirs pour « l’exploité » ! C’est les droits et les devoirs pour tous.

 

Depuis trente ans que les capitalistes clament « moins d’État ! » et se proclament « libéraux », y a-t-il, dans l’entreprise, plus ou moins d’État, plus ou moins de liberté ?

Il me semble que, plus qu’elles ne contestent de la présence de « l’État », les entreprises s’efforcent d’en dénaturer la fonction, voire d’en affaiblir les capacités. Il s’agit pour elles, d’une part de mettre l’État, autant que faire se peut, au service des intérêts de leurs propriétaires. Politique fiscale, d’éducation, d’aménagement du territoire… tout doit alors être orienté en fonction des besoins de l’entreprise, puisque c’est « le centre de la société », d’autre part, pour eux, il faut confiner l’État dans un rôle de « pompier social » : à lui d’assumer les conséquences sociales en organisant la solidarité entre les individus. Cela n’est pas sans répercussion sur la représentation politique qui laisse entendre, dans sa majorité, une certaine acceptation d’un « État pompier » pour réparer les plaies multiples provoquées par la gestion des entreprises. Lieu de création de richesse, producteur de biens et de services, il est inacceptable de priver le citoyen de toute approche critique sur ce qui se décide dans ces lieux qui façonnent la société. En ce sens l’État ne respecte pas le citoyen.

 

La liberté des producteurs (salariés ou non) s’oppose-t-elle à celle des consommateurs ?

Acceptons l’évidence : les producteurs sont aussi des consommateurs et beaucoup de consommateurs sont à leur tour producteurs, même s’ils le sont sous différents statuts. C’est donc une division largement artificielle que de vouloir découper le citoyen en tranches distinctes, voire d’opposer les deux facettes d’un même individu.

 

On a surtout l’impression qu’on ne fait que se défendre. Peut-on conquérir de nouvelles libertés dans l’entreprise ?

La capacité de se défendre est une première condition pour envisager l’offensive et la conquête de droits nouveaux. Sans résistance, pas d’espoir de jours meilleurs. Les droits sociaux et les libertés évoluent d’un même pas. En bien ou en mal, leurs mouvements sont parallèles et complémentaires. Les reculs sociaux affaiblissent la démocratie. Le développement de la démocratie est susceptible de générer du progrès social. Aux défis complexes et nombreux doivent répondre de nouvelles libertés, de nouveaux droits permettant aux individus et aux collectifs de construire des réponses alternatives. Il n’y aura pas de sauveur suprême !

 

Que proposes-tu à moyen et long terme pour allier communisme et liberté dans le monde du travail, afin notamment de ne pas faire comme dans les pays de l’Est d’autrefois ?

Tel qu’il a été longtemps pratiqué, le communisme a pâti des atteintes aux libertés. Être capable de défendre une nouvelle articulation dans la conjugaison de la recherche de l’intérêt général, par le développement de la démocratie à tous les niveaux, me paraît le défi le plus essentiel.

 

*Bernard Thibault est ancien secrétaire général de la CGT. Il est administrateur du Bureau international du travail (BIT).

 

Propos recueillis par Pierre Crépel

 

D’où vient l’expression « Le renard libre dans le poulailler libre » ?

La première attestation connue semble être due à un penseur autrichien, acteur ardent des révolutions de 1848, Ferdinand Kürnberger (1821-1879). Dans l’article « Freiheit, die ich meine » [La liberté, telle que je l’entends] qu’il publie dans Neues Wiener Tagblatt le 3 mars 1870, il répond au programme du Hongrois modéré József Eötvös (1813-1871)  « une Église libre dans un État libre ». À ses yeux, cette Église libre dans un État libre, c’est « der freie Fuchs im freien Hühnerhof » [le renard libre dans le poulailler libre] et « der freie Hecht im freien Karpfenteich » [le brochet libre dans l’étang aux carpes libre].

Ensuite, l’expression a été reprise dans le champ économique par de nombreux auteurs puis, dans le monde entier, par les révolutionnaires pour désigner le capitalisme.

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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