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Le self-made-man à l’épreuve de la complexion

 

Un individu est toujours un nœud de relations,  son parcours n’est pas solitaire mais solidaire d’une configuration sociale historique et géographique.

 

Par Chantal Jaquet*

La métaphore classique de l’ascension sociale décrit le changement de classe ou de situation des individus sous la forme d’une élévation et d’une promotion de soi trouvant leur acmé dans la figure du self-made-man, fils de ses œuvres, qui ne doit sa fortune et sa réussite qu’à ses propres mérites.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le mythe du self-made-man apparaît d’abord aux États-Unis avant de répandre dans tous les pays, au point que le syntagme sera le plus souvent repris sans être traduit, car il va de pair avec l’American Dream, ce fameux rêve américain qui hante l’imaginaire et invite à croire que tout homme peut faire fortune grâce à son travail et son courage, à l’instar de ces pionniers immigrés, bâtisseurs d’empire à la force du poignet.

Ce n’est pas non plus un hasard si l’on parle de rêve américain, puisque, si l’on en croit R. Wilkinson et K. Pickett, il est loin de se réaliser dans la réalité vu que les États-Unis sont le pays occidental où en raison des inégalités la mobilité sociale est la plus faible, tandis qu’elle est la plus forte au Danemark et dans les pays scandinaves.

 

Un songe creux

L’idée d’un homme qui se serait fait tout seul s’apparente de toute façon à un songe creux et sert bien souvent d’alibi pour justifier l’immobilisme des sociétés, en le mettant au compte de la paresse, du manque d’initiative et de détermination des individus, responsables en dernière instance de leur sort par leur absence de volonté de s’en sortir. Le self-made-man autoproclamé est le prototype de l’homme qui se prend pour Dieu et qui rêve les yeux ouverts. Il imagine en effet sa trajectoire sociale sur le modèle biblique d’une création ex nihilo, jaillie de la volonté toute-puissante d’un Dieu qui tire l’être du néant. Il est parti de rien, dit-on communément, mais c’est parler pour ne rien dire car le self-made-man ne surgit pas du néant par je ne sais quel fait divin.

Si la statue éponyme de Bobbie Carlyle peut nourrir l’imaginaire en représentant le self-made-man comme un homme qui se sculpte lui-même, le marteau et le burin à la main, elle révèle aussi que, contrairement aux apparences, le fils de ses œuvres ne se crée pas à partir de rien, il possède un socle sur lequel il s’appuie, une matière première qu’il transforme, à savoir un précieux bloc de pierre, sans lequel il ne peut façonner son corps. Ainsi, le prétendu self-made-man ne naît pas par génération spontanée, il est le fruit d’un désir, l’héritier d’une histoire familiale et sociale qui l’a précédé et il en porte les marques de fabrique malgré sa volonté d’en effacer les traces. Naître, c’est toujours entrer dans une communauté et y prendre place à travers des chemins singuliers que l’on se fraie avec ou malgré les autres, mais jamais sans eux.

 

Le fruit d’une illusion

La croyance en l’existence de self-made-men est le fruit de l’illusion rétrospective qui consiste à considérer une vie à la manière d’une œuvre achevée, en oubliant les échafaudages qui ont permis de l’édifier et d’escalader échelon par échelon les plus hauts sommets. Renforcée par le goût du merveilleux, le désir éperdu d’admirer et le besoin de rêver pour fuir la réalité, cette croyance repose sur une connaissance mutilée, parce qu’elle contemple un effet en ignorant ses causes. La mise en scène finale du parcours spectaculaire éclipse les conditions de possibilité et les laisse en coulisses. En séparant l’effet de la cause, elle le fait apparaître comme miraculeux ou comme surgi de lui-même. Ainsi la fascination tient lieu de raison, la pensée magique de logique. Expliquer en effet que le self-made-man s’est fait de lui-même, c’est tomber dans un cercle vicieux en se donnant par avance ce lui-même dont il s’agit précisément de comprendre la formation et la constitution. Évoquer le génie, l’ambition, la volonté, c’est toujours recourir à un deus ex machina, et s’appuyer sur des principes incompréhensibles pour rendre un parcours compréhensible. Car d’où viennent le génie, l’ambition et la volonté, évoqués comme de mystérieux dons du ciel à l’appui des trajectoires sociales fulgurantes ?

L’appel au génie, à l’ambition ou la volonté comme autant de qualités innées n’est bien souvent que le masque glorieux sous lequel se dissimule l’ignorance. Toute ambition, comme toute volonté, est ambition de quelque chose et présuppose donc ce quelque chose à partir de quoi elle se constitue : un objet à posséder, un modèle à imiter, un idéal à réaliser. Elle n’est donc pas constituante, mais constituée et ne saurait donc être invoquée comme cause première explicative. Ainsi il est clair que le prétendu self-made-man ne s’est pas fait de rien mais présuppose autre chose que lui-même, une série d’antécédents dont il procède : une misère première, l’aspiration à une vie meilleure, des modèles alternatifs, des rencontres professionnelles, amicales et amoureuses qui lui font la courte échelle ou bouleversent des trajectoires qui paraissaient jouées d’avance, pour ne rien dire des institutions et des conditions politiques et économiques, propices à la mobilité.

 

Des productions croisées de l’histoire intime et de l’histoire collective

C’est pourquoi il s’agit de comprendre les parcours singuliers, non pas comme des exceptions isolées mais comme des productions croisées de l’histoire intime et de l’histoire collective. Autrement dit, il s’agit de les ressaisir sous la forme d’une complexion, entendu comme un ensemble complexe de déterminations économiques, sociales, familiales et affectives, qui se nouent dans un individu en relation avec un milieu donné. Forgée à partir du préfixe con- et de la racine plexus tirée du verbe plectere (nouer, tisser) la complexion désigne l’assemblage des fils qui se nouent et se dénouent pour constituer le tissu d’une existence.

Que les liens avec son milieu soient plus ou moins lâches ou resserrés, il n’empêche qu’un individu est toujours un nœud de relations et que son parcours de transclasse n’est pas solitaire mais solidaire d’une configuration sociale historique et géographique. S’il s’en détache, il n’en rompt jamais totalement les fils, aussi dissimulés soient-ils. Se faire, c’est toujours se défaire d’un héritage donné, d’habitudes sédimentées, de représentations ancrées et se refaire sous l’effet de ce que Spinoza appelle les affects, à savoir l’ensemble des modifications et des changements physiques et mentaux qui ont une incidence sur la puissance d’agir de chacun en l’augmentant ou en la diminuant. En somme, une pensée de la complexion récuse toute posture héroïque en décentrant le self-made-man de lui-même pour restituer le concours de causes intérieures et extérieures qui se combinent pour le produire en corps, comme tout un chacun, à la manière du cortège apollinien :

« Le cortège passait et j’y cherchais mon corps.

Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même,

Amenaient un à un les morceaux de moi-même.

On me bâtit peu à peu, comme on élève une tour,

Les peuples s’entassaient et je parus moi-même

Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines.»

Apollinaire, « Le cortège », Alcools  

 

*Chantal Jaquet est philosophe. Elle est professeure à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne.

La Revue du projet n°43, janvier 2015. 

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