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La liberté des Anciens, la liberté des Modernes et le marxisme

Sous la Restauration, face aux ultras et à Charles X, un courant « libéral » eut une forte influence. Défense des libertés contre un pouvoir autoritaire ou/et revendication des affairistes pour s’enrichir ? La question reste actuelle.

 

Par Stéphanie Roza*

Les débats politiques actuels sur la notion de liberté s’enracinent pour l’essentiel dans des prises de position qui remontent à la Révolution française et aux années qui ont suivi. C’est Benjamin Constant, un des pères fondateurs du premier courant politique « libéral », qui formalise les choses dans un discours de 1819.

 

Liberté des Modernes et des Anciens

Il y aurait ainsi, selon lui, deux conceptions possibles de la liberté politique : d’un côté, la « liberté des Modernes », propre aux membres des nations contemporaines de son discours, étendues et fortement peuplées par rapport aux cités antiques. Ces individus se consacrent avant tout à leurs affaires privées et attendent prioritairement de l’État qu’il garantisse leur sécurité dans ce genre d’entreprise. La liberté moderne est donc conçue comme « absence d’entraves » par rapport aux désirs personnels (sous-entendu des propriétaires) : les autres, l’État, sont vus avant tout comme des obstacles possibles à ma liberté, dont il s’agit de se protéger.

De l’autre côté, la « liberté des Anciens », c’est-à-dire des Grecs et des Romains de l’Antiquité : selon Constant toujours, elle consistait avant tout en la participation active aux affaires de la cité (délibérations en commun, exercice des charges publiques, voix au chapitre dans la condamnation des justiciés, etc.). C’est cette part prise à l’exercice de la puissance souveraine, réalisable seulement, d’après lui, dans de petites communautés et sur des territoires peu étendus, qui aurait amené les Anciens à lui sacrifier leur indépendance privée : ainsi Constant souligne combien les lois antiques limitaient la liberté de mouvement individuelle et livraient en permanence la vie de chaque citoyen au jugement de ses pairs, que la loi et les usages autorisaient à tout moment à prononcer un blâme public. Ce large renoncement à l’indépendance privée en échange d’une réelle part du pouvoir collectif, comme pacte passé entre l’individu et le collectif, ne pourrait plus être contracté par l’homme des grandes nations modernes. Dans sa critique, Constant vise, en fait, les révolutionnaires de l’An II (Robespierre et les Jacobins), coupables selon lui d’avoir voulu ressusciter artificiellement une liberté définitivement obsolète, provoquant un déchaînement de violence dans le corps social : la Terreur.

Comme prise de position politique, cette présentation de Robespierre est évidemment partiale. En fait, celui-ci pensait, après Rousseau, que la liberté ne réside pas dans la satisfaction pulsionnelle et irréfléchie de nos désirs, mais bien plutôt, dans notre soumission volontaire à une loi que nous considérons juste et bonne. En ce sens, 1/ la frustration de certains désirs, loin d’être oppressive, est productrice de liberté, 2/ cette frustration nécessaire n’est légitime qu’à condition d’être réciproque entre tous les membres du corps social. Par exemple, pour reprendre un débat de l’époque révolutionnaire, le droit à l’existence de tous justifie qu’on limite sévèrement les appétits d’enrichissement de certains, et, plus généralement, le droit à la propriété. Par ailleurs, c’est vrai, les Jacobins étaient globalement héritiers d’une conception aristotélicienne de la dignité de l’homme passant par la participation au débat public et à la prise de décisions collective : l’homme est un « animal politique ».

La liberté et Marx

Marx se moque de cette liberté qui se drape dans les oripeaux d’Aristote ou de Cicéron, qui s’autoproclame à coups de grandes déclarations et de droits qu’elle décrète « naturels », sans parvenir vraiment à s’incarner dans la réalité des rapports sociaux. Sa critique de fond est la suivante : tant qu’on n’abolit pas la propriété privée des grands moyens de production (et même si on la limite), l’homme continue d’être avant tout un personnage privé, préoccupé de ses intérêts personnels comme opposés à ceux des autres : donc un personnage conforme à la description qu’en fait Constant. Il est illusoire de juxtaposer, à côté de ces préoccupations qui le coupent des autres, et des droits afférents, des préoccupations et des droits civiques : en chacun, l’homme privé l’emportera toujours sur l’homme public, le bien privé sur le bien public. La politique au sens étroit du terme n’est donc pas émancipatrice : au contraire, l’émancipation individuelle et collective passe par l’abolition définitive du droit de propriété des grands moyens de production et le passage à une gestion collective des ressources matérielles de notre planète.  

 

*Stéphanie Roza est docteure en philosophie de l’université Paris-I Panthéon-Sorbone.

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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