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Liberté et nécessité selon Gramsci

 

Interprétant le marxisme comme une philosophie de la praxis, Antonio Gramsci développe une dialectique originale de la nécessité et de la liberté. André Tosel analyse la conception gramscienne de la liberté et montre ce qu’elle a de décisif dans la lutte pour l’hégémonie des masses subalternes.

 

Par André Tosel*

 

La liberté, dimension propre à une nature humaine

Gramsci a toujours donné à la volonté libre définie comme puissance d’agir et de penser une fonction cruciale, mais il critique toute conception spiritualiste de la liberté comme libre arbitre qui se fait principe absolu de choix transcendant les conditions de la situation donnée. Gramsci n’est pas un matérialiste déterministe ; il entend reformuler la conception idéaliste de l’action humaine concrète qui inclut la pensée et le continuum de ses manifestations – idéologie, sens commun, religion, philosophie, conception du monde. La réalité historique et sociale est le produit de l’activité humaine tout à la fois matérielle et volitive. La connaissance n’a jamais affaire à une matière pure, mais elle élabore toujours déjà le donné en en faisant le résultat de son activité. L’objectivité de la connaissance renvoie à une intersubjectivité de plus en plus universalisable. La liberté est la dimension propre à une nature humaine qui est production, voire création de l’ensemble des rapports sociaux qui sont à la fois en perpétuelle transformation et posés comme configuration relativement stables.

 

La liberté, processus de l’auto-transformation

La liberté est processus de l’auto-transformation indéfiniment plastique de cette nature humaine qui n’est pas une substance immobile et invariable. Gramsci la pense comme liberté collective et individuelle se constituant dans l’affrontement de classes et groupes collectifs en lutte pour l’hégémonie au sein d’institutions et de pratiques spécifiques. La liberté est donc « histoire » liée à la promesse du monde moderne qui est l’assimilation des masses les plus nombreuses dans un mode de vie plus actif. Le capitalisme ne peut porter à son terme cette promesse car il lui faut maintenir la subordination, la subalternité des masses productives au niveau de subalternité requis pour sa propre reproduction élargie. Dans la modernité capitaliste la liberté est inégale et dissymétrique en ce que les groupes dominants réussissent à diriger les sociétés et la civilisation en se faisant désirer ou supporter dans la passivité par les subalternes, en les incluant dans des formes de conscience et vie éthiques, politiques, culturelles qui se nouent autour de l’État et s’élargissent à toute la société civile par les appareils privés d’hégémonie. La liberté est lutte d’hégémonies entre des groupes qui cherchent à se faire infiniment plus libres que ceux qu’ils dominent. Ces groupes dominés et dirigés ont cependant la possibilité de revendiquer d’être assimilés en tant qu’acteurs à toutes les activités sociales. Ils ne le peuvent que s’ils libèrent leurs capacités d’action comme dirigeants démocratiques organiques de la production et organisateurs des formes politiques transformées – État et appareils d’hégémonie de la société civile. La liberté au sens capitaliste implique une limitation structurale de cette capacité ou puissance multiforme d’agir, de sentir et de penser des subalternes.

 

Une dialectique de la nécessité et de la liberté

En ce point Gramsci renouvelle la problématique classique, issue d’Engels dans le marxisme des deux Inter­nationales, relative aux rapports entre nécessité et liberté. Il ne s’agit plus de faire de la nécessité des conditions données dans les structures économiques une nécessité comprise qui permet d’identifier (dans les contradictions) des possibles pour une transformation. Il s’agit de nourrir la liberté de la compréhension modificatrice d’un ensemble de rapports de forces où se concentre l’agir historique et de faire apparaître ce qu’il faut nommer une dialectique de la nécessité et de la liberté. À première vue, cette dialectique prend la forme d’une mise en tension des trois niveaux de rapports de forces définissant une situation donnée. Le premier niveau est celui des rapports définissant la structure comme un système d’éléments consistants qui imposent leur contrainte avec la rigueur d’une nature apparemment régie par des lois naturelles déterministes. Le second niveau est celui des rapports de forces politiques. Il s’articule en plusieurs moments. Le premier est le moment économico-corporatif où les forces sociales fondamentales inscrites dans la structure usent de la marge d’action liée à leur position en prenant conscience de leurs intérêts face aux autres, s’unissent plus ou moins en leur propre sein et dans le conflit pour se donner une existence quasi politique. Le second moment est proprement politique ou plutôt éthico-politique : ces forces luttent pour occuper et exercer le pouvoir de l’État qui est appareil de contrainte mais elles doivent pour cela l’élargir en direction permanente, en l’élargissant en État éthico-politique pénétrant les formes de l’activité sociale. Le troisième moment est à la fois militaire et politico-militaire, car le recours à la guerre est inclus dans la politique. La liberté est bien lutte d’hégémonies entre forces fondamentales et elle se configure comme formation d’une volonté collective plus ou moins unifiée.

 

La liberté est passage

Gramsci affirme que la liberté est passage, passage de la nécessité réalisée dans la structure à la liberté incarnée dans les niveaux du politique, de l’éthique et du juridique. Il nomme catharsis ce passage. C’est tout à la fois la purification et la traduction d’un complexe de formes et de puissances distinctes en un autre : la structure cesse d’être une nature qui écrase les capacités et les prédétermine pour devenir milieu et occasion pour une production de formes de vie et de pensée faisant une société plus civilisée et inclusive. Ce passage révèle rétroactivement que la nécessité représentée par la structure peut être modifiée et cesser d’être une nature non modifiable définie par les lois d’un déterminisme. Il devient possible aux forces collectives ainsi formées par leur action dans ce passage tout à la fois de transformer l’État et les appareils d’hégémonie, et, dans le cas des forces subalternes de transformer la structure. Comme le montre le marché capitaliste, déterminé, la structure n’est pas extérieure à l’agir des volontés associées. Elle est le résultat durable qui fait automatisme et système de régularités, issu d’une infinité d’actes volontaires individuels qui s’objectivent et se pétrifient dans le mécanisme automatique du marché. La liberté est ainsi présente en cette structure qui se fait nécessité. Inversement, les institutions éthico-politiques chargées d’objectiver la liberté des classes en lutte hégémonique doivent d’une certaine manière imposer leur puissance en nécessité relative, en obtenant le consensus des forces alliées et en remplaçant le marché déterminé par une structure nouvelle où prévaut le principe de la planification sous une volonté collective. Ce ne peut être seulement celle du nouvel État éthico-politique mais celle des masses des subalternes mises en situation d’être actives dans la production et la culture en sortant de la subalternité. « La structure de force extérieure qui écrase l’homme, l’assimile à soi et le rend passif, se transforme en moyen de liberté en instrument d’une nouvelle forme éthique-politique, et génératrice de nouvelles initiatives »

 

La liberté, puissance d’un monde qui est  un drame en acte

La liberté se réalise ainsi en un processus de libération des subalternes qui peuvent produire un nouveau conformisme actif de masse ; il s’agit d’en finir avec l’homo oeconomicus et sa liberté abstraite de choix. Mais cette libération présuppose deux conditions liées : il faut que les masses puissent sélectionner à partir d’elles-mêmes un appareil de direction politique, un parti nouveau qui demeure en relation organique avec elles et soit capable d’interpréter le senti de leur vécu et de le traduire en propositions d’initiatives. Inversement, d’autre part, pour ne pas subir l’imposition d’une théorie venue du haut du parti et de l’État, ces masses doivent transformer leur sens commun, se faire acteurs d’une réforme intellectuelle et morale. La liberté se condense alors en la formation d’une conception du monde, d’une philosophie qui est art politique, qui est à la fois théorique et pratique ; car il s’agit bien non seulement de penser un monde à faire, mais de faire monde avec les activités humaines transformées. La liberté est puissance socio-historique de monde sans rien de garanti. On ne peut pas prévoir le cours de l’action, du passage de la nécessité à la liberté ou inversement ; on ne peut prévoir que dans la mesure où l’on se constitue en force agissante, où on agit. La liberté est puissance d’un monde qui est un drame en acte. L’histoire de la liberté est une dramatique du monde et des individus.

 

La liberté personnelle s’éclaire en ce même sens : « si l’individualité est l’ensemble des rapports auxquels chaque homme s’intègre, nous créer une personnalité signifie acquérir la conscience de ces rapports ; modifier notre propre personnalité signifie modifier l’ensemble de ces rapports ».

 

*André Tosel est philosophe. Il est professeur émérite de philosophie à l’université de Nice Sophia-Antipolis.

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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