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Maïakovski Vers et prose

Le Temps des cerises, 2013

présentation par Elsa Triolet

Par Julie-Jeanne Chevalier

Cette réédition, attendue, ne se situe pas tout à fait sur le même plan que la belle édition bilingue des Poèmes par Claude Frioux. Dotée d’un appareillage critique modeste (mais suffisant pour le lecteur non spécialiste), elle a le grand avantage d’embrasser toute l’œuvre : les poèmes bien sûr, mais aussi les écrits autobiographiques (Ma vie, texte aphoristique et fort suggestif qui ouvre le recueil), de nombreux textes de critique ou plutôt de théorie littéraire (Comment faire des vers ? ), la pièce Les Bains, dans laquelle il est permis de voir l’accomplissement ultime et le testament de l’auteur, ici en texte intégral, ainsi que des écrits sur le cinéma et le théâtre. Choix forcément un peu arbitraire, comme le reconnaît Elsa elle-même, puisque les douze volumes de l’œuvre sont réduits ici à quelque quatre cents pages. Choix qui ne rend pas, ne pouvait pas rendre compte du travail de propagande effectué de 1919 à 1922 pour la « Rosta » (agence télégraphique russe), ni ses centaines de légendes pour les affiches distribuées au front ou à l’arrière, ni ses affiches de propagande, si drôles, pour le commerce d’État, ni ses vers satiriques…

Pourtant, on a envie de dire que l’essentiel est là. Et cela d’abord parce que la personnalité même d’Elsa Triolet, à la fois traductrice de l’œuvre et amie intime de l’homme, donne à l’ensemble une très forte unité. On se méfie en général, et à juste titre, des présentations faites par des proches, si volontiers idéalisées. Rien de tel ici : Elsa décrit avec humour et simplicité l’arrivée dans son milieu bourgeois du grand jeune homme pauvre et révolté, à la voix tonitruante, capable des pires excès et aussi de délicatesses inouïes, polémiste féroce et capable de donner une expression proprement cosmique, mais aussi tragique, à son amour pour Lili : « Ceci est peut-être / Le dernier amour du monde… »

Surtout, au-delà de l’homme, cette anthologie permet de ressaisir Maïakovski en son temps, se battant sur un double front : contre une culture académique finissante, mais aussi contre le néo-conformisme de ceux qui allaient bientôt promouvoir un art officiel. Mais il est également, au-delà de tout contexte, un des plus forts créateurs d’images qu’on ait vu. À la fois iconoclaste et constructeur, celui qui a dit avant d’autres « il est temps de rallumer les étoiles » s’avère, à la lecture de cette anthologie, plus actuel que jamais.

La Revue du projet, n°42, décmebre 2014.

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