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Les « humanités numériques » (2/2) Comment éditer l’Encyclopédie aujourd’hui ?, Entretien avec Alain Cernuschi, Alexandre Guilbaud, Marie Leca-Tsiomis et Irène Passeron

Nous avons évoqué dans le n° 36 (avril 2014) les enjeux des humanités numériques. Les possibilités et les difficultés de ces défis numériques sont examinées ici sur l’exemple d’une édition « intelligente » de l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert.

 

Entretien avec Alain Cernuschi, Alexandre Guilbaud, Marie

Leca-Tsiomis et Irène Passeron*

 

D’abord, qu’est-ce que l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert ?

Dans l’édition originale de base, dite de Paris, c’est dix-sept volumes de 1 000 pages grand format sur deux colonnes (1751-1765), plus onze volumes de planches (1762-1772), plus cinq de « Supplé­ments » (1776-1777), plus deux de tables (1780), soit trente-cinq volumes, l’équivalent de 35 000 grandes pages. Mais cette édition n’est pas la seule, il y en a eu, au XVIIIe siècle, sept ou huit principales, qui comportent des variantes importantes, significatives sur le plan politique, religieux ou même scientifique.

 

Quelle est la part des sciences et techniques dans l’Encyclopédie ?

Elle est très importante et souvent de haute qualité, notamment pour les mathématiques et la physique par D’Alembert. Il y a aussi la chimie par Malouin, Venel et d’Holbach, l’histoire naturelle par Daubenton, la médecine par Aumont, Vandenesse, beaucoup « d’arts », c’est-à-dire de techniques et de métiers, avec des planches expliquées, ce qui est une nouveauté, par Diderot, etc. Certains de ces articles joignent l’état avancé de la science de l’époque à des réflexions philosophiques profondes, comme « Expérimental » ou « Élémens des sciences ». Le fait de lier sciences et arts d’une façon qu’on qualifierait de dialectique est également nouveau.

 

Qu’est-ce qui est disponible actuellement en version papier ?

On ne trouve dans le commerce que de petits morceaux choisis soit de textes, soit de planches. Il existe bien une réimpression en fac-similé, très grand format, avec quatre pages réduites en une, effectuée il y a une trentaine d’années et coûtant cher, sauf quand on trouve des volumes dépareillés dans les brocantes. Il y a aussi un marché d’occasion à des prix inimaginables pour les collectionneurs d’éditions anciennes. Il est bien évident que personne n’achèterait aujourd’hui une réédition sur papier. Des versions électroniques, et surtout commentées, dont l’intérêt historique est mis en perspective, que l’on peut s’approprier par différentes navigations, s’imposent.

 

Existe-t-il des versions électroniques ? Est-ce autre chose que la numérisation d’écrits en mode image ou en mode texte ?

Oui, des éditions ont été numérisées sous forme d’images, on en trouve plusieurs sur Gallica (la bibliothèque numérique de la BNF) et sur Google : ce sont juste des photos des pages des volumes. Il y a aussi des versions dites « en mode texte », c’est-à-dire transcrites sur ordinateur, par exemple ce qu’on appelle The ARTFL Encyclopédie Project  de l’université de Chicago :

https://encyclopedie.uchicago.edu/

Ce groupe y a ajouté un moteur de recherche pour retrouver des mots, des groupes de mots, ainsi que des listes d’auteurs, des bibliographies, des présentations, etc. issus des études entreprises depuis quelques décennies, mais tout cela n’est pas toujours fiable ni bien justifié. Il existe aussi une version « wikisource » collaborative, où les internautes peuvent corriger eux-mêmes le texte à partir de l’image lorsqu’il y a des erreurs : la transcription y est beaucoup plus fiable, mais sans commentaires ni présentations :

http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Encyclop%C3%A9die/1re_%C3%A9dition

 

Tout cela n’est donc pas satisfaisant ?

Tout à fait. D’abord, ces versions électroniques apparaissent statiques, donnant par article un seul texte d’une seule édition (souvent non originale), aucune variante. Or l’Encyclopédie est un processus vivant s’étalant sur un siècle. Au départ, ce n’était que la traduction améliorée d’une encyclopédie anglaise de 1728, la Cyclopaedia d’Ephraïm Chambers ; de nombreux articles la reproduisent telle quelle, il faut donc donner cette source et la comparer, montrer les coupures, les ajouts, les bouleversements, parfois ligne à ligne ou mot à mot. Il existe aussi des manuscrits (mais très peu), des travaux préparatoires, des consignes aux auteurs, des correspondances, des critiques, la réception immédiate dans les journaux, etc. Tout cela a des incidences sur les contenus. Rappelons que l’ouvrage est alphabétique et que les volumes de textes sortent au rythme approximatif d’un par an de 1751 à 1757, puis tous les autres en 1765 après la crise et l’interdiction de 1758-1759 pour motifs religieux et idéologiques. Un article comme « Hydrodynamique » (t. VIII) peut répondre à l’article « Fluide » (t. VI) ou le compléter. En outre, nous l’avons dit, il existe d’autres éditions, éventuellement commencées avant que la première ne soit terminée : celles-ci peuvent censurer un article, y ajouter des notes, comme les éditions italiennes de Lucques et Livourne. Elles peuvent, comme l’Encyclopédie d’Yverdon (1770-1780), chambouler totalement l’astronomie, la physiologie ou la religion. Elles peuvent intégrer les Suppléments et ajouter des modifications, comme les Encyclopédies in-4° et in-8° de Neuchâtel, Lyon, Genève, Berne, Lausanne. Tout cela sans compter la refonte par ordre de matières qui s’étend de 1782 à 1832 sous le nom d’Encyclopédie méthodique.

 

Comment une édition électronique peut-elle rendre compte de tout cela ?

D’abord, il est clair qu’une édition papier, forcément assez linéaire, se perdrait dans tout cet écheveau. Lorsqu’on veut rendre compte d’un seul ouvrage de 200 pages ayant existé sous deux éditions assez voisines, et aucun manuscrit, on s’en sort à peu près : en prenant l’une d’entre elles comme « édition de base » et en signalant les variantes en notes de bas de page et les ajouts ou retranchements avec des polices de caractères différentes. Mais dès que les deux éditions diffèrent par une réorganisation des chapitres ou paragraphes, cela devient difficile. Alors quand on en a une dizaine, avec des brouillons, des copies corrigées, des extraits dans les journaux, etc., cela devient illisible. Il faut donc des outils informatiques, pour mettre en regard à l’écran les passages correspondants de telle et telle édition, utiliser des jeux de couleurs ou de caractères pour montrer les différences, etc.

 

Est-ce si simple ?

Non, il n’y a pas de logiciels tout faits adaptés à une telle situation. Il faut donc que des chercheurs en informatique et des ingénieurs travaillent en relation étroite avec des spécialistes de l’Encyclopédie. Dans le cas le plus simple, un article correspond à un mot en capitales, suivi d’un désignant comme « Physique » ou « Musique » ; suivent le corps du texte, des renvois éparpillés, puis à la fin la signature de l’auteur, mais c’est souvent bien plus compliqué : apparaissent des sous-entrées en petites capitales avec des sens différents, des signatures peuvent se chevaucher à l’intérieur des sous-articles, ou être absentes, les typographies peuvent ne pas être respectées, etc. Prenons un exemple : un article comme « Air » (au singulier ou au pluriel) a une entrée principale sans désignant, puis diverses sous-entrées qualifiées de théologie, musique..., il y a des ajouts dans les Suppléments, etc. Il faut donc définir intellectuellement et de façon informatique ce qu’on appellera « article », « entrée », « désignant », « signature », etc. Ensuite, si l’on veut donner des outils de travail de qualité, il faudra faire de même pour les noms propres, les ouvrages cités (explicitement, avec des titres exacts ou approchés, implicitement, avec erreurs), les passages reproduits. Il faudra gérer les mots étrangers, y compris en grec ou en hébreu, les tableaux, les formules mathématiques, les petits dessins, les grands tableaux, les partitions de musique, les relations avec les planches. Rien de cela n’est évident d’un point de vue technique.

Peut-on expliquer en termes simples les problèmes informatiques à résoudre ?

Ils sont de plusieurs types : d’abord, comment structurer les informations, les organiser, les hiérarchiser et les lier entre elles pour rendre compte de l’objet Encyclopédie, de sa complexité et de son histoire. Ensuite, comment faire appel à des informations extérieures, comme des recherches documentées qui ont permis de comprendre comment les maths, la musique ou le droit étaient présentés dans l’ouvrage. Enfin, comment imaginer un mode d’enrichissement collaboratif de ces informations par une équipe de spécialistes, comment gérer techniquement le fait que ces collaborateurs ne sont pas d’accord entre eux, qu’ils peuvent exprimer des besoins non prévus au départ, etc.

 

Pourquoi avoir fait appel à l’École Estienne en vue d’établir une charte graphique ?

Pour plusieurs raisons : la première est qu’il ne faut pas rester enfermé dans ses habitudes (de chercheur, en l’occurrence), et que les jeunes graphistes sont toujours pleins d’idées et de points de vue nouveaux, qui nous obligent à reconsidérer notre vision classique de l’édition. La seconde est que l’Encyclopédie est belle et innovante et que son édition numérique doit l’être aussi : il faut ici encore, comme dirait Diderot, « changer la façon commune de penser »...

 

*Alexandre Guilbaud est historien des mathématiques. Il est maître de conférences à l’université Pierre-et-Marie-Curie.

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite de littérature à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

Irène Passeron est chercheuse au CNRS et coordinatrice de l’édition des œuvres complètes de D’Alembert.

Alain Cernuschi est maître d’enseignement et de recherches à l’université de Lausanne.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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