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Où va l’Irak ?, Patrick Ribau

On ne peut isoler les évènements dramatiques que connaît actuellement l’Irak de son histoire. La création d’un pays démocratique et laïque est la condition nécessaire au développement durable de l’Irak de demain.

 

Par Patrick Ribau*

 

Bref rappel historique

Depuis 46 ans, avec l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein et l’établissement de sa dictature, la population irakienne n’a connu que des conflits sanglants, tant sur le plan intérieur (répression des forces démocratiques et progressistes, gazage des Kurdes à Halabja et déportation vers le sud du pays, destructions de villages entiers, massacre des chiites dans les marais, embargo, famine, provoquant des centaines de milliers de victimes) qu’extérieur (guerre Irak/Iran, première et deuxième guerres du Golfe avec l’invasion et l’occupation américaine, l’ingérence des puissances régionales…).

 

Avec la prise de contrôle de Mossoul, deuxième ville d’Irak située au nord du pays sur les bords du Tigre, le 10 juin 2014 par les forces djihadistes du Daesh « État islamique » (EI), l’Irak replonge dans la barbarie avec le massacre de dizaines de milliers de civils innocents. Les chrétiens de toutes obédiences, les Yézidis, les Turkmènes, les Shabaks (communautés autochtones vivant en Irak depuis plus de 2 000 ans), toutes les minorités ethniques et religieuses sont victimes de persécutions qui visent à les déraciner et à les contraindre à fuir leurs maisons, leurs villages pour trouver refuge dans les montagnes, au Kurdistan d’Irak, où ils vivent dans des conditions précaires et sanitaires déplorables.

Ainsi, selon l’ONU, la violence terroriste a provoqué le déplacement de plus de 1,6 million d’Irakiens pendant les neuf premiers mois de 2014, et rien qu’en août, 850 000 ont dû fuir leurs maisons, provoquant un désastre humanitaire.

 

Constat sur la situation de L’Irak

Expliquer la crise actuelle, nous ramène dix années en arrière avec l’occupation américaine, la destruction de l’État, des infrastructures, la volonté des forces politiques chiites de se maintenir à tout prix au pouvoir, la corruption endémique à tous les niveaux, les luttes intestines des différentes factions au pouvoir qui ont accentué la souffrance et la colère de la population, d’autant que le chômage a atteint un niveau inégalé, que les services publics ont été laissés à l’abandon, que les niveaux de vie, de santé et d’éducation se sont détériorés, alors que dans le même temps la sécurité n’était pas assurée. Tous ces facteurs n’ont pu que constituer un terreau fertile aux forces islamistes, obscurantistes, terroristes, recevant le renfort des « rescapés baasistes » du régime dictatorial de Saddam Hussein et de l’étranger plongeant l’Irak dans les atrocités d’une guerre civile au bilan particulièrement lourd, les attentats suicides ayant tué plus de 7 000 personnes en 2014 dont 3 000 rien qu’en juillet et en août.

Faute de politiques publiques en faveur de la reconstruction et du développement faisant suite aux guerres et aux destructions, l’économie irakienne est devenue rentière, elle dépend quasi exclusivement des revenus du pétrole et importe l’essentiel de l’étranger pour sa consommation intérieure, son secteur productif étant marginalisé. Cette situation, associée à un partage ethnique et sectaire des pouvoirs, a engendré une nouvelle classe qui s’est enrichie en détournant des sommes pharamineuses d’argent public en provenance de contrats d’État avec la complicité de fonctionnaires influents et corrompus. La spéculation, la contrebande, le blanchiment de l’argent de la corruption, les activités parasitaires n’ont cessé de se développer. Cette collusion des intérêts entre les forces politiques au pouvoir et les secteurs parasitaires et de contrebande engendre une économie de marché totalement débridée qui privatise et détruit tout ce qui reste du secteur public, mettant à mal l’immense majorité de la population pour le seul profit d’une poignée d’individus qui s’enrichissent impunément.

 

Des solutions ?

La résolution de la crise que connaît aujourd’hui l’Irak passe par le démantèlement du système de répartition ethnique, religieuse, sectaire du pouvoir. Le changement du président de la République Jalal Talabani par Fouad Massoum le 24 juillet et la nomination le 11 août de Haïdar Al-Abadi, vice-président du parlement, membre de l’Alliance nationale irakienne (ANI) comme premier ministre à la place de Nouri Al-Maliki, titulaire du poste depuis 2006 a favorisé la formation d’un gouvernement d’union nationale sous la pression des forces démocratiques et de Barack Obama qui posa cette condition pour épauler l’Irak dans sa lutte contre l’État islamique (EI). Le nouveau régime se doit d’affirmer son engagement en faveur d’une véritable démocratie tant sur le plan des institutions politiques et sociales et de mener la reconstruction de l’État sur les mêmes bases. Il se doit de respecter les droits de l’Homme, politiquement, socialement, garantir l’égalité des droits entre tous les citoyens, la justice sociale, l’indépendance et la souveraineté nationale.

La création d’un État civil, d’un pays démocratique et laïque qui repose sur le peuple dans toutes ses composantes sans exclusive est la condition nécessaire au développement durable, économique, social, politique et culturel de l’Irak de demain. L’utilisation des ressources naturelles, notamment le pétrole doit servir exclusivement au bien-être et au progrès social de toute la population. Bien évidemment, c’est au peuple irakien à décider démocratiquement de son propre destin sans ingérences des puissances étrangères qui cherchent à imposer leurs modèles impérialiste et ultralibéral.

S’attaquer aux racines du mal ne passe pas par des interventions militaires de quelque pays que ce soit mais par la recherche de solutions politiques, par l’ouverture d’un dialogue national et régional. Une conférence sous l’égide de l’ONU à laquelle participeraient toutes les nations de la planète sans exclusive, un soutien aux forces démocratiques, permettrait de détruire ces monstres que les États-Unis et leurs alliés ont créés et de mettre fin à la guerre. 

 

*Patrick Ribau est géographe.

Il est professeur honoraire à l’université Paris-VII-Denis-Diderot et rédacteur en chef de La Pensée.

La Revue du projet, n°42, décmebre 2014.

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