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Leçon d’histoire : vie et mort d’un gouvernement, Albert Soboul

A l’occasion du centième anniversaire de la naissance d’Albert Soboul, La Revue du projet rend hommage à ce grand historien de la Révolution, en publiant un extrait d’un de ses ouvrages.

 

Par Albert Soboul*

 

"La Montagne a triomphé de la Gironde grâce aux sans-culottes parisiens : elle n’entendait pas cependant céder à leur pression. Le problème se posa pour elle, dans les semaines qui suivirent la journée du 2 juin [1793, ndlr], de freiner le mouvement populaire sans pour autant encourager une réaction favorable à la Gironde. Soucieux en effet de rallier cette partie de la bourgeoisie qui dans le conflit avec les Girondins avait gardé la neutralité, les Montagnards entendaient ménager les possédants et les modérés. Il n’entrait nullement dans leurs vues de réaliser l’ensemble du programme politique et social que les militants populaires du Comité insurrectionnel du 31 mai avaient mis en arrestation : arrestation des Girondins, mais aussi expulsion de la Convention de tous les appelants [ceux des députés qui prônaient l’appel au peuple dans le cadre du procès de Louis XVI plutôt que le jugement par l’Assemblée nationale, ndlr.], formation d’une armée révolutionnaire soldée, chargée d’arrêter les suspects et d’assurer le ravitaillement de Paris, application du maximum des grains et extension de la taxation à toutes les denrées de première nécessité, épuration des armées et des administrations, en particulier par la révocation des nobles… La Montagne s’efforça de rassurer la bourgeoisie en rejetant la terreur, en protégeant la propriété et en maintenant le mouvement populaire dans des bornes étroites : équilibre difficile à réaliser, que ruina en juillet l’aggravation de la crise […]. La politique modérée et conciliatrice de la Convention montagnarde n’avait pu empêcher l’extension de la guerre civile. Dans les départements où ils étaient en force, les Girondins se levèrent contre la Convention : la révolte fédéraliste s’étendit tandis que la Vendée redoubla et que de tous côtés les frontières cédaient sous la poussée de la coalition.[…]

 

La crise politique en juillet 1794

La crise politique, en juillet 1794, présente de multiples aspects. Tandis que la dictature jacobine se concentrait et se renforçait entre les mains du Gouvernement révolutionnaire, sa base sociale se rétrécissait sans cesse dans Paris, sa base politique dans la Convention. La division des deux Comités de gouvernement [Comité de salut public et Comité de sûreté générale, ndlr], la désunion dans le Comité de salut public achevèrent de nouer la crise. Dans Paris et dans l’ensemble du pays, l’opinion se lassait de la terreur tandis que le mouvement populaire se détournait du Gouvernement révolutionnaire.

La lassitude de la Terreur était d’autant plus grande que la victoire paraissait ne plus exiger de répression. La bourgeoisie d’affaires supportait mal le contrôle gouvernemental sur l’économie ; elle entendait qu’on en revînt au plus tôt à la liberté totale de production et d’échange que lui a donnée la Révolution de 1789. Elle redoutait aussi qu’il ne fût porté atteinte à son droit de propriété. […] Le mouvement populaire, depuis le drame de germinal [il s’agit de l’exécution des hébertistes, ndlr], s’est peu à peu détaché du Gouvernement révolutionnaire. Durant le printemps 1794, sous le faux-semblant des manifestations de loyalisme envers la Convention et les Comités de gouvernement, on constata une irrémédiable dégénérescence de la vie politique sectionnaire, une invincible désaf­fection de la sans-culotterie parisienne à l’égard du régime. « La Révolution est glacée », note Saint-Just. Les raisons en furent d’ordre à la fois social et politique.

Sur le plan politique, les assemblées générales de section ont été mises au pas, les élections des magistrats municipaux et sectionnaires supprimées, auxquelles les sans-culottes tenaient comme manifestation essentielle de leurs droits politiques. Une répression larvée s’est poursuivie contre les militants accusés d’hébertisme : mot commode qui permettait d’atteindre les cadres sectionnaires hostiles à la centralisation jacobine et demeurés attachés au système de la démocratie populaire. Quelques tentatives d’agitation sectionnaire, vite réprimées, manifestèrent cependant la persistance de l’opposition populaire. En floréal, la section de Marat relança le culte de l’Ami du peuple ; mais le 3 prairial (22 mai 1794), les Comités de gouvernement interdirent les fêtes « partielles ». Fin messidor, ce fut dans la plupart des sections la campagne des banquets fraternels, aussitôt dénoncés et condamnés.

Sur le plan social, la nouvelle orientation de la politique économique mécontentait les consommateurs populaires. La Commune épurée, maintenant dirigée par le robespierriste Payan, réhabilitait le commerce : « Qu’ont produit les criailleries sans cesse renaissantes lancées contre les sangsues du peuple… contre les épiciers ? », demande-t-il le 9 messidor (27 juin 1794). Les denrées de première nécessité étaient taxées ; mais le gouvernement ne les réquisitionnait pas, se contentant de fournir du pain dont la distribution incombait aux autorités municipales. En précisant que rien maintenant n’interdisait aux particuliers de faire venir des denrées du dehors, en ordonnant l’arrestation de ceux qui entraveraient le commerce, la Commune de Paris favorisa le marché clandestin et ruina la taxation. Elle ménageait ainsi les producteurs et les artisans, mais au détriment des couches les plus pauvres de la sans-culotterie, travailleurs et salariés à qui elle interdisait par ailleurs toute action revendicative. Dès floréal, la poussée des prix des subsistances, consécutive à la publication du nouveau maximum et au relâchement du contrôle, suscita l’agitation ouvrière pour une augmentation des salaires, affectant les divers corps de métier. Elle fut brutalement réprimée par la Commune, en application de la loi Le Chapelier. La publication du maximum parisien des salaires, le 5 thermidor (23 juillet 1794), fut le couronnement de cette politique restrictive. Ce tarif, en application stricte de la loi du 29 septembre 1793, imposait aux travailleurs une baisse autoritaire parfois considérable : un tailleur de pierre des chantiers du Panthéon qui gagnait 5 livres en ventôse, ne recevait plus que 3 livres 8 sols. Le mécontentement ouvrier éclata au moment même où les autorités robespierristes de la Commune de Paris auraient eu besoin de l’appui confiant des masses populaires […].

 

Robespierre et Saint-Just prisonniers de leurs contradictions

Robespierre, disciple de Rousseau, mais de culture scientifique et économique quasi nulle, avait en horreur le matérialisme des philosophes comme Helvétius. Sa conception spiritualiste de la société et du monde le laissa désarmé devant les contradictions qui s’affirmèrent au printemps 1794. S’il a su donner une justification théorique du Gouvernement révolutionnaire et de la Terreur, Robespierre fut incapable d’une analyse précise des réalités économiques et sociales de son temps. Sans doute, il ne pouvait sous-estimer la balance des forces sociales et négliger le rôle prépondérant de la bourgeoisie dans la lutte contre l’aristocratie et l’Ancien Régime. Mais Robespierre, comme Saint-Just, demeura prisonnier de ses contradictions : ils étaient l’un et l’autre trop conscients des intérêts de la bourgeoisie pour s’attacher totalement la sans-culotterie, mais trop attentifs aux besoins des sans-culottes pour trouver grâce aux yeux de la bourgeoisie.

Le gouvernement révolutionnaire était fondé sur une assise sociale formée d’éléments divers et contradictoires, donc dépourvus de conscience de classe. Les Jacobins, sur qui s’appuyaient les Robespierristes, ne pouvaient lui donner l’armature nécessaire : eux non plus ne constituaient pas une classe, encore moins un parti de classe, strictement discipliné, qui eût été un instrument efficace d’action politique. Le régime de l’an II reposait sur une conception spiritualiste des rapports sociaux et de la démocratie ; les conséquences lui en furent fatales. » 

 

Extraits d’Albert Soboul, La Révolution française, Paris, Éditions sociales, 1982, reproduits avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

*Albert Soboul

1914. Dans le fracas des mobilisations générales sombrent les espoirs de paix et de révolutions sociales. Dans les langes d’Ammi Moussa, en Algérie, voit le jour Albert Soboul qui, par la suite, va éclaircir nos connaissances sur la Révolution française. Issu d’une famille modeste et pupille de la Nation après le décès de son père pendant la Grande Guerre, Albert Soboul (1914-1982) entreprend pourtant de brillantes études. À l’âge de 23 ans, il publie son premier ouvrage aux Éditions sociales, Saint-Just, ses idées politiques et sociales, avant d’obtenir l’année suivante, en 1938, l’agrégation d’histoire. Albert Soboul fut l’auteur d’une thèse unanimement qualifiée, en son temps, de magistrale, sur les sans-culottes parisiens de l’an II. Pour cela, il est d’abord présenté comme l’historien de la sans-culotterie, celui qui, enfin, donna corps et vie à cette masse révolutionnaire parisienne, à ce peuple en mouvement qui fut si décisif dans la dynamique du processus révolutionnaire. Mais Albert Soboul fut beaucoup plus encore. Une bibliographie complète de ses travaux compterait 311 titres ! Professeur à l’université de Clermont-Ferrand puis détenteur de la chaire d’histoire de la Révolution française en Sorbonne, directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, président de la Société des études robespierristes et rédacteur en chef des Annales historiques de la Révolution française, il est reconnu comme l’un des plus grands historiens de la Révolution. Son remarquable parcours intellectuel est indissociable d’un fort engagement politique dans les rangs du PCF. Ce positionnement le conduit, non pas à plaquer une théorie sur des faits, mais à se poser les questions qui permettent une analyse fine des réalités historiques à l’œuvre au cours de la Révolution française.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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