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L’idéologie pragmatique, Miguel Espinoza

Théorie et idéologie seraient-elles une charge inutile pour l’homme politique ainsi que pour tout professionnel ?

 

Par Miguel Espinoza*

 

Les pères états-uniens du pragmatisme Charles S. Peirce et William James seraient heureux de constater que les idées nouvelles et marginales qu’ils ont conçues vers la fin du XIXe siècle sont arrivées à faire partie du sens commun moins d’un siècle plus tard.

 

La valeur des idées pragmatiques 

Il est difficile de trouver un meilleur critère de succès pour une idée que son incorporation à l’inconscient collectif. Mais quelle est la valeur des idées pragmatiques ? La popularité est une marque du succès social, non de validité. Le point de départ du pragmatisme est philosophiquement technique et se trouve dans la théorie de la connaissance. Au moment de critiquer les normes cartésiennes subjectives de clarté et de distinction d’une idée, Peirce proposa, en tant que critère de signification d’un concept, une procédure objective : l’efficacité, les effets pratiques. La considération de tous les effets pratiques d’un objet est la conception complète de cet objet. On se rappelle Bacon : « la connaissance, c’est du pouvoir ». Si tous les effets pratiques du vin montrent que c’est du vin, il est absurde de se demander, à un moment donné, s’il peut être le sang du Christ. Mais il est évident que l’opération, manuelle ou symbolique, bien qu’indispensable pour préciser la signification d’un concept — en ce sens, la contribution de Peirce est capitale et indéniable —, n’épuise pas la signification étant donné qu’avant n’importe quelle opération il faut déjà avoir une idée de ce que l’on va faire. Toute opération présuppose donc une signification. Concernant la vérité, pour le pragmatique, elle n’est autre chose qu’une opinion devenue stable. Mais aucun pragmatique n’a été capable d’expliquer pourquoi les conjectures peuvent converger et se stabiliser. Par contre, le penseur réaliste explique que les recherches sont guidées par une réalité répétitive et, surtout, structurellement stable.

 

Pragmatisme et idéologie

En 2007, le président N. Sarkozy affirma que pour trouver les solutions au problème du chômage et de la croissance, « il est inutile de réinventer le fil à couper le beurre. Toutes ces théories économiques… moi-même parfois je m’y perds. Ce que je veux, c’est que les choses fonctionnent. » Pouvant choisir, personne ne ferait appel à un médecin inefficace. Quoi de plus normal que de rechercher l’efficacité. La désorientation, l’erreur, c’est de considérer l’action efficace comme une fin en soi alors qu’elle n’est qu’un instrument, un moyen dont la valeur dérive de celle de la finalité. Pour beaucoup de personnes l’exigence d’efficacité est devenue un lieu commun fédérateur, une baguette magique qui mettrait les hommes d’accord, ce qui serait impossible tant qu’on applique des idées préconçues sur les valeurs.

En écoutant un débat ou une déclaration politique en France ou ailleurs, l’observateur lucide est surpris et contrarié par l’opposition systématique que les représentants de la droite néolibérale dressent entre le pragmatisme qu’ils disent incarner, et l’idéologie attribuée aux sympathisants de la gauche. Une autre constante est l’éloge que les néolibéraux font du pragmatisme en l’associant au progrès et à la modernité, tandis que l’idéologie (non pragmatique) appartiendrait à un passé révolu. On est étonné par l’absence de réaction face à ces erreurs commises parfois par ignorance, mais le plus souvent de façon malintentionnée. La rectification s’impose.  Primo, il n’y a pas d’alternative entre le pragmatisme et l’idéologie parce que le pragmatisme est une idéologie. Secundo, tant qu’il y aura des êtres humains, ni le monde d’aujourd’hui ni aucune période future ne verra la disparition de l’idéologie car celle-ci est indispensable à la vie humaine. Une idéologie est un système d’idées, de croyances, de valeurs et de symboles adopté par une société en vertu duquel ses membres expliquent, évaluent et justifient leurs actions. L’idéologie permet à la société d’apprécier et d’évaluer sa propre position par rapport à d’autres sociétés et finalement par rapport au monde considéré comme un tout. Le fait de partager la même idéologie unifie et fortifie la société, l’aide à défendre ses intérêts et à persévérer dans son existence. Attendu que l’être humain atteint son statut de personne dans la mesure où il est un être social et culturel, il s’ensuit que la personne, aussi pragmatique soit-elle, n’existe pas sans idéologie. La tâche qui s’impose n’est donc nullement l’élimination de l’idéologie. Il s’agit de la rendre aussi explicite que possible en vue de l’accommoder à la critique rationnelle et en vue de distinguer, en connaissance de cause, les composants auxquels on n’est pas disposé à renoncer. Bien qu’une idéologie puisse se propager délibérément, ses valeurs, et plus généralement ses composants, ne sont pas tous consciemment élaborés et adoptés. Ceci explique que toute action, qu’on le veuille ou non, est guidée idéologiquement. Le pragmatique, par contre, veut faire croire que, pour lui, il n’y a pas de finalité rationnellement préétablie pour l’action, raison pour laquelle ses programmes de gouvernement sont assez vides et qu’il prétend essayer de sauver les difficultés sans ordre hiérarchique mais seulement dans l’ordre chronologique d’apparition.

 

Pour le doctrinaire pragmatique contemporain, dans les affaires humaines, le bien le plus précieux est le succès dans l’action. Il existe chez lui un culte du succès, sans s’arrêter à penser à sa signification, ni à ses causes profondes ni à ses conséquences à long terme. Mais une chose est estimable, a une valeur, dans la mesure où elle est utile pour satisfaire les besoins de quelqu’un. D’où cette difficulté insurmontable pour le dirigeant pragmatique : comment justifier qu’il représente les besoins de la plupart des citoyens gouvernés. Par exemple, le fait qu’un gouvernant ait un intérêt particulier pour l’argent ne signifie pas que tel soit l’intérêt de la plupart de ses gouvernés. Différents groupes de citoyens, avec des valeurs différentes, ont des besoins incompatibles. Problème pour le pragmatique : en vertu de quoi — de quelle idéologie — arbitre-t-il ? Qui décide, et avec quels critères, que telle finalité est plus souhaitable que d’autres ? Qui décide, et avec quels critères, quels sont les obstacles pour atteindre telle ou telle finalité et quelle voie de solution est préférable à d’autres ? Plus profondément encore : qu’est-ce qu’un besoin ? Comment ordonner les besoins dans une hiérarchie ? Comment ne pas voir dans le critère pragmatique de vérité 

— « ce qui satisfait un besoin » (W. James) — une complaisance souvent égoïste, une tendance à l’auto-indulgence ? Les pragmatiques croient naïvement que, par une sorte de sens commun, l’intérêt individuel et l’intérêt collectif sont voués à coïncider. Mais l’expérience montre que ce n’est pas vrai. Le sens commun étant historique, il est en grande partie un résidu d’idées qui étaient, autrefois, de découvertes. C’est pourquoi toute personne réfléchie est perplexe devant la facilité avec laquelle les pragmatiques (gouvernants, militaires, etc.) prennent chaque jour des décisions qui affectent la vie de tant de personnes : que savent-ils sur les conséquences ? Il saute aux yeux que, pour décrire et essayer de résoudre les problèmes, les théories, et, plus largement, les idéologies, sont nécessaires. Mais le pragmatique croit pouvoir éviter aussi les théories : l’important « c’est que les choses marchent ».

Les animaux savent, sans le comprendre à la façon humaine, comment agir efficacement. Leur degré de conscience est relatif selon leur espèce, ce qui ne les empêche pas d’être souvent meilleurs que nous dans leurs tâches vitales d’alimentation et de reproduction. C’est ce que l’on voit, par exemple, chez les insectes qui arrivent à survivre à nos tentatives d’extermination chimique. Cela dit, il ne faudrait pas non plus exagérer l’absence de compréhension chez les animaux car, en effet, les animaux supérieurs, ceux qui ont une représentation de leur environnement, ne sont pas aussi pragmatiquement inconscients qu’on voudrait parfois le faire croire.

En somme, ce qui est en jeu en examinant le pragmatisme est la conception de l’être humain, l’avenir de la compréhension et de son degré de conscience. Les conséquences sont intellectuelles et morales. Se présenter comme moderne et pragmatique, comme quelqu’un de convaincu que la théorie et l’idéologie sont une charge inutile pour l’homme politique ainsi que pour tout professionnel, c’est adopter une attitude indigne consistant à se féliciter d’agir sans comprendre.  

 

*Miguel Espinoza est philosophe.

Il est professeur honoraire de philosophie des sciences à l’université de Strasbourg.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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