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Atelier n°7 : Construire l’égalité et le vivre ensemble contre toutes les dominations, Fabienne Haloui

Construire de l’égalité, c’est lutter contre les rapports de domination et les discriminations, qu’elles soient sociales, sexistes, racistes, homophobes, etc. La conquête de l’égalité entre les femmes et les hommes est l’un des piliers de tout projet émancipateur. Le patriarcat est un système de domination qui renforce et se nourrit de toutes les formes d’aliénation. Le combattre nécessite un engagement dans toutes les sphères de la société et nous interroge personnellement. Au racisme biologique s’est substitué un racisme culturel qui divise, hiérarchise, structure l’inégalité. Parole publique décomplexée et politiques ouvertement discriminatoires sont à l’origine, sur fond de crise, de la montée d’un racisme ordinaire et de l’intolérance contre les Roms et les arabo-musulmans. Comment passer d’un antiracisme moral à un antiracisme politique pour porter l’égalité réelle et recréer de l’unité de classe ?

 

Introduction : Fabienne  Haloui*

 

Le combat féministe

L’égalité tant proclamée par la loi n’est pas une réalité dans la vie sociale qu’elle soit politique ou économique, ni dans la vie privée, qu’elle soit familiale ou domestique et ceci pour la grande majorité des femmes. Il serait bien sûr, absurde, de nier toutes les avancées obtenues par les luttes mais rien n’est acquis définitivement a fortiori dans une période de crise profonde, durable. Toute transformation profonde de la société doit dépasser le clivage social/sociétal induisant la notion de priorités, et conditionnant ainsi les mentalités dans les choix des combats à livrer.

 

Un féminisme de classe

Le féminisme  que nous portons en tant que communistes n’est pas un combat à part. La citation d’Engels « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat » nous rappelle que l’oppression de classe est sexuée, et que les plus exploités sont des femmes. Pas sûr que ceux qui se réclament du marxisme aient entendu le message ! Pour les femmes, toutes les injustices, les inégalités, les discriminations liées à l’origine sociale, ethnique ou générationnelle sont amplifiées, aggravées du simple fait d’être née femme. Les femmes forment la grande majorité des pauvres dans le monde, des travailleurs précaires, des temps partiels imposés et des bas salaires. Elles gagnent 25 % de moins que les hommes, à poste équivalent, alors qu’en général, elles réussissent mieux leurs études. L’écart monte à 47 % pour les retraites. L’ouvrage collectif piloté par Laurence Cohen, Et si les femmes révolutionnaient le travail, insiste sur une donnée fondamentale : le patronat utilise le travail des femmes comme un laboratoire d’expérimentation afin d’étendre précarité, temps partiel, flexibilité à l’ensemble du monde du travail. Les femmes qui représentent la majorité du corps électoral, sont très minoritaires à tous les postes de responsabilité.

 

À l’échelle européenne les conservateurs catholiques ont remporté la bataille qu’ils avaient lancée au sein du parlement européen contre le rapport Estrela qui affirmait que les femmes et les hommes doivent pouvoir disposer « de la liberté fondamentale de décider de leur vie sexuelle et reproductive, y compris de décider si elles et ils souhaitent avoir des enfants ou pas et à quel moment » et ainsi disposer de moyens de contraception sûrs, modernes et accessibles. Dans ce contexte, il est tout à fait remarquable que les mouvements féministes, les progressistes, dans de nombreux pays européens, aient su être solidaires et se mobiliser aux côtés des femmes espagnoles pour stopper la remise en cause du droit à l’avortement.

 

La droite dure est décomplexée. Profitant du désarroi, du recul des solidarités, elle se montre comme la grande protectrice de la famille, au schéma unique : « Papa, maman et enfant », la femme étant d’abord et avant tout « procréatrice ». C’est sur ce terreau que se sont organisés les anti-mariages pour toutes et tous. Structurés, renforcés par certains milieux religieux (catholiques comme musulmans), ils ont mené une véritable croisade contre l’ABCD de l’égalité, notamment dans les quartiers populaires et les zones rurales. Et le gouvernement a cédé, donnant l’image d’une valse-hésitation propice à faire monter la contestation rétrograde. D’autant que les partis politiques progressistes, ne considérant pas cette lutte essentielle, ont laissé un boulevard à ces réactionnaires de tous horizons. Les partis de gauche, y compris le nôtre, sous-estiment l’ampleur de cette offensive menée à droite et prennent insuffisamment en compte la dimension sexuée de l’exploitation. Partis politiques, syndicats, mouvements associatifs baignent dans la société et en subissent les influences, celles-là mêmes qu’ils combattent.

 

Mener de front lutte contre les politiques néolibérales et patriarcales

L’émancipation humaine est au cœur du projet du Parti communiste. Il a, depuis de nombreuses années, eu une réflexion critique sur l’analyse erronée qui consistait à penser que libérer la société du capitalisme ferait tomber toutes les autres dominations et notamment le patriarcat. Mener de front  lutte contre les politiques néolibérales et patriarcales, c’est ce à quoi s’emploie la commission nationale « Droits des femmes/Féminisme » avec le Front de gauche féministe pour que nos analyses politiques, notre grille de lecture soient nourries des valeurs d’égalité et non pas en pointillé, à la marge, pour se donner bonne conscience. C’est d’ailleurs ce qui avait conduit la commission nationale « Droits des femmes-Féminisme » de notre parti avec l’ensemble des formations du Front de gauche à organiser une manifestation des femmes contre l’austérité, le 9 juin 2013.

 

Toute nouvelle conquête des femmes permet un saut qualitatif pour l’ensemble de la société. J’en veux pour preuve la lutte pour des augmentations de salaires qu’ont menée avec succès les femmes de chambres d’un hôtel de luxe parisien ou encore la lutte en plein cœur de la capitale, dans des salons de coiffure du 10e arrondissement dans lesquels, des femmes et des hommes, dénoncent le système mafieux et d’exploitation dans lequel des patrons voyous les enferment. Ces luttes et ces succès sont d’autant plus à saluer qu’elles se mènent dans un climat politique particulièrement maussade. Le gouvernement actuel sape tous les fondements de notre socle social. Je pense au projet de modulation des allocations familiales, contenu dans le PLFSS 2015. Comment bien faire comprendre autour de nous qu’en réduisant les allocations pour les familles dites  « aisées » ce n’est pas faire preuve d’égalité et de justice mais au contraire qu’il s’agit d’une véritable attaque contre notre système de protection sociale, fondée sur les principes de solidarité et de redistribution ? Ce projet dangereux ouvre une brèche qu’il sera difficile de refermer…

Un groupe de travail transversal sur ces questions de la politique familiale animé par Laurence Cohen  s’est réuni déjà une fois, il propose d’organiser un colloque cet hiver en partenariat avec la Fondation Gabriel Péri sur le thème : «  Y a-t-il une pensée unique quant à la politique de la famille ? Rôle de la pensée révolutionnaire dans les politiques alternatives ».

 

De même, est-il utile de redire ici que nous sommes favorables à la PMA (Procréation médicalement assistée) pour toutes ? Notre parti a répondu positivement à l’appel du Collectif national des droits des femmes et travaille à l’organisation d’une manifestation unitaire en janvier 2015, avec des associations féministes, des syndicats, des partis de gauche. Le 22 novembre nous dénoncerons les violences faites aux femmes, parmi lesquelles la prostitution, nous  défendrons le vote d’une loi-cadre accompagnée de moyens humains et financiers.

 

Chacun de ces combats interroge le projet de société, nous pourrions les résumer dans une phrase de Louise Michel « La femme de demain ne voudra ni dominer, ni être dominée ». À travail de valeur égale, salaire égal, universalité des allocations familiales dès le premier enfant, une éducation non sexiste et une représentation médiatique respectueuse de la dignité humaine de chacune et chacun, des moyens humains et financiers en faveur de la contraception et des centres d’IVG sont des axes essentiels pour décliner l’égalité hommes-femmes.

 

Le combat antiraciste

« Sur fond de crise, d’aggravation du chômage, des inégalités et de la souffrance sociale, notre société paraît de plus en plus fragmentée, confrontée à des difficultés à « vivre ensem­ble » Pour la 4e année consécutive, la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) dans son rapport annuel pour lutter contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie conclut à une « hausse inquiétante de l’intolérance et une odieuse libération de la parole raciste ». Les arabo-musulmans et les Roms sont les principales victimes du racisme au point que la CNDCH reconnait pour la 1re fois la validité du terme « islamophobie » au regard de la résurgence de l’intolérance religieuse.

Un racisme culturel se substitue au racisme biologique : les modes de vie et la culture se transmettent de génération en génération, la « race supérieure » étant celle qui porte sa civilisation, la « race inférieure » étant jugée en fonction de sa distance à cette civilisation… et de sa capacité à s’assimiler (Robert Castel).

Cette vision « essentialiste » est inscrite dans notre histoire, celle de la traite négrière, du code de l’indigénat en terres coloniales et de l’immigration hiérarchisée sur un concept culturel !

Le racisme est la construction du « eux » et du « nous » dans un rapport de domination. La logique de la « race » amène à traiter de manière inhumaine des êtres humains,  les déclasser  à les désigner comme boucs émissaires. L’extrême droite s’est construite sur la négation du principe d’égalité, elle oppose l’identité à l’égalité et établit une hiérarchie entre nationaux, entre citoyens, entre peuples, entre cultures, entre religions…Mais l’extrême droite n’est pas la seule sur le terrain de la « racialisation » des rapports sociaux, elle est rejointe par une grande partie de la droite qui pense ainsi reconquérir son électorat. Le gouvernement Valls-Hollande nous montre que le ver est dans le fruit d’une partie de la gauche. Ce fut le renoncement à deux promesses emblématiques : le droit de vote pour les résidents étrangers et le récépissé de lutte contre le contrôle au faciès.

 

Manuel Valls sacralise l’antisémitisme, récuse le terme islamophobie pour mieux minorer les discriminations dont souffrent les jeunes des quartiers populaires tout en les traitant d’antisémites pendant les manifestations pour Gaza. Valls parle de modes de vie extrêmement différents des Roms qui n’auraient pas vocation à rester en France.

La crise est un terreau fertile mais elle ne peut justifier seule la montée de l’intolérance à laquelle on assiste. La parole politique officielle, celle qui vient d’en haut décomplexe, « normalise » et banalise l’expression du racisme.

Les études de la CNCDH l’attestent :

2009-2010, avec le débat sur l’identité nationale, Sarkozy a légitimé et ouvert l’offensive d’une grande partie de la droite qui allait désigner le musulman comme le nouvel ennemi de l’intérieur.

2012-2013 Les dérives identitaires assumées de Manuel Valls et les renoncements du Gouvernement socialiste permettent la poursuite de ce phénomène et un début de décrochage de l’électorat de gauche et de l’électorat centriste dans leur rapport à la tolérance. En 4 ans, le sentiment que le nombre d’immigrés a augmenté est passé de 63 à 76 %, l’approbation du droit de vote aux résidents étrangers est passée de 59 à 36 %, le sentiment de ne plus être chez soi est passé de 41 à 60 %, l’immigration source d’enrichissement culturel est passée de 72 à 59 %, l’immigration cause de l’insécurité est passée de 36 à 58 %.

Si jusqu’en 2012, la CNCDH avait noté une résistance des électeurs de gauche à l’intolérance, c’est la démonstration qu’une parole officielle vécue comme de gauche peut légitimer l’inacceptable avec le décrochage d’une partie des électeurs de gauche alors que les valeurs d’ouverture font partie intégrante de leur identité politique.

 

Porter un antiracisme politique !

Il n’y a pas un racisme mais des racismes qui ont, certes, un tronc commun, mais aussi leurs spécificités.

Roms : la xénophobie dont ils sont victimes est d’une rare violence. Les préjugés sur ces femmes et ces hommes, persécutés, discriminés, en situation de grande marginalisation sont multiséculaires et très ancrés (voleurs, clochards, mendiants, exploiteurs d’enfants, vie itinérante inhérente à leur culture). Ils sont vécus « hors système », ce qui autorise à les traiter de « sous-hommes », de déchets, de parasites, de vermine. Nous atteignons là la logique du bout du bout du racisme, c’est-à-dire la déshumanisation. La définition des Roms par le Conseil de l’Europe établit leur nombre en France à environ 500 000 dont on parle peu. Ceux qui focalisent toutes les haines sont les migrants roumains et bulgares qui vivent principalement dans des bidonvilles autour de plusieurs grandes villes de France. Ils sont évalués à 15 à 20 000, c’est-à-dire environ 0,025 % de la population française. La seule politique de l’État français plusieurs fois condamné est celle des expulsions.

Un plan d’urgence axé sur l’hébergement, la scolarisation, la santé, le travail et l’apprentissage du français doit être mis en œuvre en organisant la solidarité nationale entre les communes sous la responsabilité de l’État, les fonds européens existent pour le financer.

 

L’antisémitisme

Les préjugés sur les juifs sont tenaces mais le racisme réel exercé contre les juifs émane des milieux d’extrême droite en grande partie et de certains milieux extrémistes musulmans. Il faut, comme pour l’islamophobie, le combattre plus efficacement sur les réseaux sociaux. Porter au même niveau la lutte contre tous les racismes, cela relève d’un parti pris politique qui doit être assumé.

Le mouvement Égalité et Réconci­liation, d’Alain Soral et Dieudonné, vise à réconcilier la gauche du travail et la droite des valeurs. Il utilise « le deux poids deux mesures » (vous comptez moins que les juifs) et l’impunité dont jouit Israël, il propose aux musulmans le piège de leur communautarisation en vue d’un rééquilibrage communautaire face au lobby juif…

 

Le racisme anti-musulman

Le racisme anti-musulman est à la fois la continuation du rejet de l’immigré arabe, le musulman devient l’ennemi de l’intérieur mais pas seulement. Ce racisme est lié à la religion et aux pratiques religieuses. La CNDCH utilise désormais le terme « islamophobie » devant l’ampleur des actes anti-musulmans (profanations de mosquées, agressions et insultes de femmes voilées, discriminations liées à la religion, refus de femmes voilées dans des lieux non soumis à la laïcité). La discrimination est souvent triple, religieuse, sociale et territoriale, un cocktail explosif qui fait le bonheur de ceux qui exploitent ces situations pour inciter au repli communautaire. La contre-offensive idéologique est indispensable à condition de ne pas cibler seulement l’extrême droite. Le déplacement de la question sociale sur le terrain identitaire, c’est la droite et une partie de la gauche, c’est aussi la résultante des combats que le camp progressiste a renoncé à mener.

 

Il faut construire un discours qui parle à tous, nous  voulons  le rétablissement de l’égalité pour tous ceux qui souffrent des discriminations quelles qu’elles soient. Recréer de l’unité de classes et redéfinir les bases du vivre ensemble. Le vocabulaire employé est souvent piégé. Il en est ainsi de l’identité nationale, de la laïcité, des discriminations systémiques (points abordés dans le rapport complet) mais aussi du communautarisme, de l’intégration.

La question n’est pas de reconnaître les différences ou la diversité mais de reconnaître l’existence de discriminations. Notre République ne reconnaît pas les minorités mais ce sont des politiques de minorités qui sont mises en place pour l’égalité hommes-femmes, pour les handicapés. La bataille contre le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et les discriminations est une bataille de l’égalité à resituer dans notre combat général, nous devons exiger qu’elle soit une grande cause nationale. n

 

*Fabienne Haloui est membre du comité du projet, animatrice du secteur Droits et libertés du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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