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Atelier n°5 : Construire un nouveau modèle productif, social et écologique, Alain Obadia

 

Caractérisé par sa crise systémique, le capitalisme ne peut faire face aux défis majeurs de cette période historique que par des voies catastrophiques pour les peuples. La réponse aux défis écologiques détermine l’avenir même de l’humanité. Gestion économe des ressources, respect de la biodiversité et des écosystèmes, lutte contre le réchauffement climatique (Conférence de Paris en 2015), enjeux de l’alimentation et de l’énergie etc. démontrent l’urgence de transformer en profondeur les modèles de consommation et de production. Écoconception, recherche, formation, liens nouveaux de l’industrie et des services (y compris les services publics) rendent plus pertinent que jamais l’impératif d’une panoplie d’outils de maîtrise sociale des entreprises et de l’économie (nationalisations, pôles publics, ESS). Mais, ce nouveau modèle de développement est traversé par l’affrontement capital-travail. À l’opposé du « capitalisme vert », définanciariser les gestions sur la base de nouveaux critères, donner une place centrale au développement des capacités humaines et au progrès social impliquent d’instaurer des pouvoirs nouveaux pour les salariés, les élus et les citoyens.

 

Introduction : Alain Obadia*

 

Nous vivons une période historique marquée par des défis majeurs : technologiques, sociaux, économiques, géopolitiques, écologiques, culturels etc. Le capitalisme ne peut y faire face que par des voies catastrophiques pour les peuples. Il se confirme aussi chaque jour que l’implication démocratique de tous les intéressés est une condition indispensable pour prendre de bonnes décisions c’est le cas notamment pour les projets d’infrastructures ou d’aménagement comme vient de le montrer le drame de Sivens.

 

Des défis majeurs

La question alarmante des émissions de gaz à effet de serre est d’une importance capitale. Le 5e rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique)  publié il y a quelques jours montre à quel point le temps nous est compté si l’on veut maintenir le réchauffement sous le seuil des deux degrés ; c’est-à-dire éviter les scénarios les plus catastrophiques. C’est l’enjeu de la conférence internationale « Paris 2015 » qui se déroulera en novembre de l’année prochaine. Notre Parti doit jouer son rôle sur cette question vitale. C’est dans cet esprit que nous proposons d’organiser une grande campagne internationale dans la perspective de la conférence de Paris.

Tout en déployant des efforts importants en matière d’économies d’énergie et d’efficacité énergétique, nous ne voulons pas le faire par la régression sociale et le rationnement (logique du scénario Négawatt). En ce qui concer­ne la production électrique nous estimons indispensable de maintenir un fort secteur nucléaire dont la sûreté effective doit se situer au meilleur niveau mondial. Plus généralement l’énergie doit échapper aux appétits des marchés financiers. C’est dans cette perspective que nous proposons la création d’un pôle public de l’énergie.

Au regard de cette analyse, le projet de loi sur la transition énergétique ne va pas dans le bon sens. D’où le vote « contre » de nos députés. La perspective de privatisation des barrages hydroélectriques ainsi que le détournement de la régionalisation pour donner plus de place aux grands groupes privés caractérisent un texte qui se situe très loin des ambitions écologiques et sociales qui auraient dû l’animer.

L’énergie est en effet un bien commun déterminant pour la vie et le développement humain durable. Or, en France on recense plus de 11 millions de « précaires énergétiques » et dans le monde 2 milliards d’êtres humains n’ont pas accès à l’énergie. C’est pourquoi nous nous battons pour le droit effectif à l’énergie en France, en Europe et dans le monde.

 

Transformer les modèles de consommation et de production

Le modèle consumériste est fondé sur la recherche d’un turn-over aussi rapide que possible des produits pour soutenir les ventes et les profits. Dans la logique consumériste/productiviste le moteur n’est pas la satisfaction des besoins mais la maximisation des profits. C’est tellement vrai que depuis des années ce modèle est structuré par les pratiques de l’obsolescence programmée qui poussent à la surconsommation par nécessité de remplacer les produits et aux gâchis de matières et d’énergie. Notre approche alternative nécessite dans les pays riches comme dans les pays émergents comme dans les pays pauvres une véritable bataille d’idées et de conviction car le modèle consumériste lié à la logique de la circulation du capital est partout enraciné dans les conceptions dominantes et fait partout l’objet des offensives du marketing et de la publicité.

 

Un renouvellement structurel des modèles productifs

Nous le concevons comme un processus avec :

- généralisation de l’écoconception. Cela signifie qu’en rupture avec la logique de l’obsolescence programmée, la conception des produits doit être orientée par les impératifs de qualité, de durabilité et de modularité (pour intégrer des améliorations technologiques sans être obligés d’acheter un nouveau produit) ;

- gestion économe des matières premières, des matériaux et des ressources naturelles et cela depuis leur extraction. La préoccupation de leur substituabilité pour éviter les ruptures écologiques doit se manifester avec force (comme dans le cas de la chimie végétale) ce qui suppose un immense effort de recherche.

- lutte contre les pollutions de toutes sortes et recherche de la plus grande efficacité énergétique ; la gestion et le recyclage des matériaux, des composants et des déchets doit être conçue dès l’origine du produit. La création de filières de réparation et de maintenance constitue l’une des caractéristiques novatrices de cette nouvelle approche.

Dans une logique d’« économie circulaire », conçue de manière ouverte et réaliste, à l’opposé de toute conception dogmatique il faut développer les mises en réseaux pour organiser la complémentarité des besoins et les coopérations mutuellement profitables. Car les déchets des uns peuvent et doivent devenir les matières premières des autres. De même la création d’écosystèmes industriels — rapprochant sur un même site ou sur des sites proches des entreprises intégrées à un tel cycle — permet de minimiser les contraintes de transports et de créer des synergies en matière énergétique ou dans les consommations de fluides.

 

Comme on le voit, contrairement à certaines visions étroites et passéistes industrie et écologie peuvent faire l’objet d’un même combat ! C’est, notamment, ce que nous aurons l’occasion d’exprimer et de débattre à l’occasion de la convention nationale sur l’industrie que notre parti réunit les 22 et 23 novembre prochains. Nous subissons depuis 30 ans un véritable effondrement industriel et la situation s’aggrave chaque année depuis le point bas de la crise en 2009. Or, un pays qui n’est plus capable de subvenir à une part suffisamment significative de ses besoins est un pays qui s’appauvrit et qui décline. Il nous faut absolument briser ce cercle vicieux en France comme en Europe. Cela implique notamment que soit remis en cause le dogme selon lequel la meilleure allocation des ressources productives résulte de la concurrence libre et non faussée.

 

Industrie et services

En France comme en Europe, nous avons besoin de mettre en place une politique industrielle adaptée aux réalités contemporaines. Dans ces dernières, il y a le fait que l’industrie d’aujourd’hui est étroitement imbriquée aux services ; ceux qui ont été externalisés bien sûr (ingénierie, informatique, maintenance etc.) mais aussi ceux qui sont de plus en plus indispensables à l’usage de produits de haute technologie sans oublier le phénomène montant de l’économie de fonctionnalité c’est-à-dire par le développement de services dont les produits industriels sont le support. (téléphonie mobile, autolib…) Bien évidemment les services publics sont totalement concernés par ces évolutions car ils sont parmi les principaux prescripteurs de la production industrielle. Loin d’opposer industrie et services comme l’a fait pendant des décennies la pensée conformiste au nom de la pseudo-société postindustrielle, il faut au contraire en voir les interdépendances multiformes.

 

Planification, formation

Pour notre pays, la mise en place de structures de prospective et de planification rénovée et démocratique est indispensable. Il faut revaloriser le long terme et briser ainsi la dictature du court-termisme de la maximisation du profit. Ainsi pourraient être définies quelques priorités dans les filières à développer et dans les systèmes productifs à mettre en place. Il faut pouvoir intervenir aussi sur les priorités des financements bancaires à l’économie (voir atelier n° 2).

 

Il est également indispensable de penser prospective en matière de formation pour permettre à chacun dès la formation initiale comme tout au long de la vie, d’avoir accès aux connaissances indispensables pour faire face à ces mutations et pour se repérer dans ce monde en plein mouvement. Dans ce contexte nous devons affirmer le caractère incontournable d’un système de sécurité emploi/ formation pour que le développement des technologies soit piloté collectivement pour le développement des capacités humaines et le progrès social.

 

Rôle capital de la recherche

Nous avons plus que jamais besoin d’une recherche fondamentale de haut niveau n’obéissant pas à des objectifs d’applications immédiates. En même temps, l’insuffisance globale de la R&D des entreprises constitue un handicap majeur pour notre pays. C’est pourquoi les pôles de compétitivité doivent être transformés profondément : nous parlons de « pôles technologiques de coopération » intégrant, comme des objectifs prioritaires, la production et la valorisation des recherches sur notre territoire. Nous estimons nécessaire de supprimer l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui centralise une grande part des financements et les redistribue selon des critères de compétitivité calés sur les desiderata des grands groupes. Nous nous prononçons pour la création d’un pôle public de la recherche définissant de grandes priorités pour l’effort de recherche et infléchissant la recherche des entreprises vers des objectifs d’intérêt national. Ce pôle public devrait favoriser la participation de tous les acteurs à l’élaboration des décisions.

 

Services publics et pôles publics

Les services publics ont un rôle essentiel dans la construction du développement émancipateur dont nous parlons. Énergie, transports, santé, éducation, logement, distribution de l’eau, environnement, services publics locaux ainsi que les multiples activités des administrations de l’État, tout cela structure notre vie quotidienne. De surcroît, malgré les attaques dont elles sont l’objet depuis des années sous l’égide des orientations libérales de la construction européenne, l’existence de ces activités à un bon niveau de qualité contribue puissamment à l’efficacité de notre potentiel économique, commercial et touristique. Pour les services publics comme pour l’ensemble des entreprises, chacun avec sa spécificité, la question des pouvoirs nouveaux des salariés, des élus des territoires et des citoyens est un élément déterminant pour définir selon d’autres conceptions les stratégies et l’efficacité sociale des investissements. Je vous renvoie aux travaux de l’atelier n°4 (« travail et entreprise ») sur ce point dont l’importance est absolument déterminante.

En lien avec les exigences d’efficacité sociale nouvelle et de réappropriation démocratique, des pôles publics doivent être constitués dans les filières stratégiques pour orienter les politiques d’investissements, de développement et de recherche. Ces pôles publics peuvent s’appuyer sur toute une palette d’outils de maîtrise collective. Nationalisations (tout particulièrement dans les services publics et certains grands secteurs stratégiques), prises de participations décisives, voire majoritaires, golden share (action avec droit de veto) dans des entreprises sensibles, créations de groupements d’intérêt économique (GIE) permettant aux entreprises de coopérer sur des projets ambitieux : constitution de coopératives par les salariés notamment parmi les PME ou les ETI (entreprise de taille intermédiaire), mobilisation de crédits bonifiés toujours conditionnés à la définition d’objectifs sociaux et environnementaux, etc.

 

L’économie sociale et solidaire

Elle est pleinement intégrée à notre conception du processus transformateur. Trop souvent sous-estimée, elle constitue pourtant une part significative de la création des richesses. Des banques mutualistes aux coopératives en passant par les mutuelles d’assurances ou de santé, la coopération agricole, ou encore les associations son chiffre d’affaires annuel représente 16,5 % du PIB soit 337 Mds €. Évidemment, ce vaste secteur ne se situe pas à l’écart des dégâts de la logique de financiarisation dominante. Dans certains cas, ses valeurs sont quelque peu dévoyées, notamment par la grande coopération agricole et bancaire ou par de grandes mutuelles. Néanmoins, l’ESS donne à voir d’une autre manière de concevoir l’entreprise et l’économie. À ce titre, elle est pour nous un terrain d’intervention politique et idéologique particulièrement important. Par les valeurs constitutives qui sont les siennes, par les critères éloignés des notions de concurrence et de compétitivité qu’elle porte, elle contribue à ouvrir le champ des perspectives et à convaincre qu’un autre avenir est possible. Particulièrement adaptée au niveau des territoires car c’est là qu’elle est le plus efficiente, elle participe à la relocalisation des activités, à la constitution de circuits courts, à l’innovation et à l’expérimentation citoyenne. Reconnaissance des monnaies locales citoyennes ou du crowfunding (financement participatif par les particuliers) ou des fab-labs, elle contribue d’ores et déjà à des changements dont la portée d’avenir peut grandir.

 

Une nouvelle ambition alimentaire

Partout en France comme en Europe, le productivisme et la libre concurrence ont dévasté nos campagnes. La situation est désormais tellement grave qu’une réappropriation sociale, populaire de notre alimentation est devenue indispensable… Cela implique que l’agriculture et l’alimentation soient émancipées des logiques de libre-échanges et notamment, du grand marché transatlantique aujourd’hui négocié dans notre dos. Nous proposons une nouvelle ambition alimentaire pour les prochaines décennies à partir de trois engagements forts. La France, l’Europe doivent garantir la souveraineté et la sécurité alimentaire de leurs peuples. Face au défi alimentaire, la production européenne doit être soutenue par de nouvelles politiques publiques répondant aux besoins humains. Elle doit garantir une alimentation de qualité, accessible à tous. Pour cela, la juste rémunération du travail des paysans et des salariés agricoles est une condition incontournable. Cela implique de garantir des prix justes et rémunérateurs, de planifier la production, de soutenir équitablement les exploitations et les filières les plus fragiles. L’agriculture doit initier un nouveau mode de développement. C’est pourquoi les soutiens doivent être orientés en direction de l’agro-écologie ; c’est-à-dire de l’agriculture paysanne. De la même manière, pour des raisons de santé publique et de diversification de l’alimentation, nous défendons une pêche artisanale, relocalisée et rémunératrice

Dans la même logique, nous plaidons pour une véritable politique forestière impliquant de valoriser l’ONF en le renforçant dans ses missions de services publics. La filière bois, relocalisée, enracinée dans son savoir-faire, est un atout pour le pays et peut être créatrice d’emplois.

 

Une nouvelle croissance

L’émergence de cette nouvelle conception du développement transforme profondément le débat sur les relations entre croissance et décroissance. Grâce à la meilleure qualité, à la plus longue durabilité des produits à la possibilité de les modifier ou de les améliorer ce modèle en devenir porte en lui des éléments de décroissance mais pas au détriment de la satisfaction des besoins. Plus économe et plus efficace, il permet de dégager des ressources pour des dépenses sociales accrues et créatrices de nouveaux emplois. Plus autocentré dans le cadre d’un processus de relocalisation, il permet aussi des créations d’emplois dans le secteur productif. Bref, il ouvre aussi la voie à une nouvelle croissance. À l’opposé du modèle de la mondialisation néolibérale fondée sur le dumping social, fiscal et environnemental, il est un des facteurs permettant d’engendrer une spirale vertueuse de développement. 

 

Alain Obadia* est membre du comité de pilotage du projet, animateur du secteur Production, industrie et services du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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