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Atelier n°4 Transformer le travail, l’entreprise, pour transformer la société, Véronique Sandoval

Le travail est au cœur de notre projet de transformation sociale. D’une part parce que c’est au sein de l’activité de travail – les choix de production, les processus de production, l’organisation du travail (coopérative ou de mise en concurrence) –  que se construit le monde de demain comme les possibilités de rassemblement pour le transformer. Dès lors, qu’entendons-nous par « appropriation sociale de la production », « nouveau statut de l’entreprise », « droits d’intervention des salariés », « nouveaux critères de gestion » … ? D’autre part parce que c’est dans le travail, en s’affrontant à ce qui résiste, que les hommes et les femmes peuvent accroître leur « puissance de penser et d’agir », c’est à dire s’émanciper. Dès lors, quelles luttes concrètes mener qui soient emblématiques de mots d’ordre tels que « l’accès de tous à un travail de qualité », « une juste rémunération », « la maîtrise de son temps de travail » ou le choix (par l’accès à la formation) et la « sécurisation de son parcours professionnel ».

 

Introduction :

Véronique Sandoval*

 

Tout d’abord qu’entendons-nous par « travail » ? Il s’agit du contenu et des caractéristiques de l’activité de travail, du poste de travail, du métier, la réponse à la question « quel est votre travail ? ». Il ne s’agit ni des conditions et du statut de l’emploi (qui sont derrière l’expression « j’ai trouvé un travail »), ni du résultat de l’activité de travail (« c’est du beau travail »), même si les trois acceptions du mot travail sont naturellement liées entre elles.

 

L’activité de travail au cœur de la transformation sociale 

D’abord parce que c’est au cœur de l’activité de travail, dans les choix des productions, dans celui des processus de production mis en œuvre, comme dans l’organisation du travail choisie, que se construit le monde de demain, comme les possibilités de rassemblement pour le transformer.

Le monde de demain que nous construisons dans l’activité de travail, ne sera pas le même selon que l’on donne la priorité à la production de trains, d’autobus, ou même d’ordinateurs, la priorité à la formation d’une culture commune, ou que l’on choisisse de donner la priorité à la production d’armements, d’engrais chimiques, d’OGM…

De même le processus de production (plus ou mois capitalistique, plus ou moins énergivore…) ne sera pas sans conséquence sur les possibilités de résilience en cas de crise financière nouvelle, pas sans effet sur l’environnement, le climat, les conflits pour l’accaparement des ressources rares…

Enfin l’organisation du travail, selon qu’elle fait appel à la formation, à la créativité de chacun et à la coopération de tous, ou qu’elle organise la compétition et la mise en concurrence des salariés, en bref selon les rapports sociaux de production qu’elle crée, rendra le rassemblement pour transformer la société plus ou moins difficile.

Ensuite parce que la transformation sociale que nous visons, c’est l’émancipation humaine. Et celle-ci ne passe pas seulement par la production de biens et de services utiles. L’activité de travail ne consiste pas, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, à suivre les consignes du bureau des méthodes ou du management (ce travail prescrit pourrait être confié à un robot), mais conduit à s’affronter à l’imprévisible, à la panne, à la colère du client, à ce qui résiste, à faire appel à son expérience, à sa créativité, à son intelligence, pour y arriver, obtenir un produit ou un service de qualité. Dans cette activité de travail réelle, les hommes et les femmes accroissent donc leur puissance de réflexion, développent leur aptitude à la création, leur compétence, en un mot, s’émancipent.

Les questions du travail, des choix de gestion comme de l’organisation du travail et des méthodes de management ne peuvent donc rester l’affaire des patrons et des DRH (Directions des ressources humaines).

 

Les défis à relever qui touchent directement à la question du travail 

• Construire un développement humain durable pour répondre à la crise écologique. Cela suppose de ne pas opérer les choix de production en fonction de la rentabilité à court terme des capitaux investis, mais à partir des besoins à satisfaire. Ces besoins ne peuvent être appréhendés que dans une relation de service entre le producteur et l’usager, faisant appel à l’intelligence et l’expérience du travailleur. Cela renvoie donc à la nécessaire prise en compte des remontées d’information, des « retours » du travail, dans l’organisation du travail comme dans les choix de gestion.

 

• Relever le défi de la révolution numérique, de l’introduction des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) dans les processus de production, qui transforme le travail, accroît la place prise par le travail « immatériel », les fonctions intellectuelles, mais permet également, par les gains de productivité obtenus par la suppression des temps d’information et de communication entre salariés et entre services, et la lean production, c’est-à-dire la chasse aux « temps morts », de supprimer beaucoup d’emplois et d’accroître le chômage.

 

• La mondialisation de la production qui, associée au développement des NTIC, peut permettre la multiplication des échanges et la prise en compte des problèmes qui se posent à l’échelle de la planète, comme des besoins divers des populations, mais donne aussi la priorité au facteur le plus mobile. Or le facteur le plus mobile, c’est le capital financier avare d’une rentabilité de court terme, qui accroît la segmentation du processus de production, amplifie la concurrence entre salariés de différents pays, augmente la distance entre le travailleur et son œuvre (faisant obstacle à la lisibilité des résultats de l’activité de travail), comme celle existant entre le salarié et le véritable décideur dans l’entreprise, qui est souvent un fonds de pension.

 • Mettre en place un nouveau mode de croissance de la productivité, assis non plus sur un accroissement de l’exploitation de la force de travail par une accumulation du capital et des investissements matériels lourds, mais sur des investissements immatériels : le développement des capacités créatrices et de la formation des travailleurs, leur mise en réseau, le partage des informations.

 

 

• Répondre à la crise du travail et des méthodes de management qui n’ont jamais autant insisté sur la nécessaire créativité, le dépassement de soi, l’autonomie du salarié, mais qui gardent la main sur une organisation du travail tributaire d’indicateurs de performance sous diktat financier. Alors que le travail actuel nécessite de plus en plus d’initiative et d’investissement de toute la personnalité du salarié, une part de plus en plus importante du travail des cadres (plus de 10 % de leur temps de travail) est en effet consacrée à des tâches de reporting ou de contrôle de l’exécution du travail prescrit, entraînant des dysfonctionnements dans la chaîne ou le processus de production, une véritable souffrance au travail et un accroissement des dépenses de santé liées au « mal travail ».

 • Répondre à l’urgence d’une nouvelle ère de la démocratie en faisant enfin entrer la citoyenneté dans l’entreprise et accroître le pouvoir d’agir des producteurs de richesses sur leur travail, notamment sur sa qualité et son organisation.

 

• Recréer du collectif et combattre les atteintes au vivre ensemble liées aux politiques d’accroissement des inégalités au sein du monde salarié, comme aux politiques de discrimination, et de division des travailleurs.

 

Les réponses à ces défis apportées par notre projet communiste du XXIe siècle 

Loin d’être ficelé, ce projet mérite débat et confrontation. Et je ne vous en donnerai encore que les grandes lignes qui se dégagent des premiers travaux de notre secteur,

Premier grand axe, redonner toute sa dignité au travail, par la reconnaissance de son rôle fondamental dans la construction du monde de demain. Le travail n’est pas seulement une « condition de la liberté et de la dignité du travailleur » et le « moteur de la croissance » comme le déclare le groupe UMP à l’assemblée nationale, pour justifier la remise en cause des 35 heures, comme la baisse des allocations-chômage qui permettrait d’inciter ceux qu’ils qualifient « d’assistés » à se mettre au travail et accepter n’importe quel emploi. Le travail est l’activité de création de richesses qui peut contribuer à l’éradication de la pauvreté, à la satisfaction des besoins et à l’émancipation humaine, au niveau de la planète tout entière, et une activité sociale qui, en confrontant le travailleur à ce qui résiste, peut lui permettre d’accroître ses savoirs, savoir-faire, compétences, bref de s’émanciper, dans le cadre de relations sociales enrichissantes. Redonner toute sa dignité à cette activité humaine, qui est un droit (et non une obligation), c’est permettre à tous d’accéder à ce que l’OIT (l’Organisation internationale du travail) nomme un travail décent (« Le but fondamental de l’OIT aujourd’hui est que chaque femme et chaque homme puissent accéder à un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d’équité, de sécurité et de dignité (BIT, 1999) »).

 

Mettre le développement de l’être humain qu’est le travailleur, le développement de ses capacités physiques, psychiques et intellectuelles (ce que l’on entend par la santé au travail) au cœur du processus de production et d’une nouvelle efficacité sociale dans le cadre d’un développement humain durable.

 

Redonner du sens à l’activité de travail dans l’entreprise par une évaluation collective régulière de la qualité du travail effectué (celle du produit ou du service rendu, comme celle de l’organisation du travail mise en place et de la qualité de vie au travail).

 

Accroître le pouvoir d’agir des salariés sur leur travail afin de rendre d’autres devenirs en gestation possibles.

 

Donner à l’entreprise une nouvelle efficacité dans le cadre d’une appropriation sociale de la production pour un développement humain durable.

 

Quelques propositions de luttes et d’action immédiate emblématiques de notre projet

• Réévaluer les salaires, réduire la durée légale du travail et instituer un droit à la déconnexion.

• Rétablir le CDI comme la norme du contrat de travail

• Mettre en place une sécurité d’emploi et de formation et faire de la formation professionnelle non pas une adaptation au poste de travail mais un instrument au service du projet professionnel du travailleur

• Mettre fin à l’entretien individuel d’évaluation des performances et créer des espaces de délibération collective sur la qualité du travail et son organisation

• Transformer les droits d’information et de consultation des salariés en de véritables pouvoirs d’intervention sur l’organisation du travail comme sur les choix de gestion

• Mettre en place un nouveau statut juridique de l’entreprise, mettre fin à la confusion entre dirigeants de l’entreprise et mandataires des actionnaires et reconnaître l’entreprise comme une communauté de producteurs de richesses

• Développer l’Économie sociale et solidaire, notamment les SCOP, et instituer non pas un simple droit d’information préalable mais un droit de préférence accordé aux salariés pour le rachat de leur entreprise

• Imposer de nouveaux critères de gestion reposant, non plus prioritairement sur la productivité horaire du travail, mais sur la créativité des collectifs de travail, la coopération au sein de l’entreprise, la fiabilité des produits et des services rendus, les partenariats de long terme…

 

Les batailles politiques et idéologiques à mener

La bataille contre « le coût du travail ». C’est au nom du travail considéré comme une simple ressource (un simple input), entrant dans le processus de production, et dont le coût devrait toujours être réduit au nom de la compétitivité, que sont menées les attaques contre la revalorisation des salaires, la baisse du temps de travail, l’augmentation des cotisations sociales patronales nécessaire à la revalorisation de la protection sociale, une véritable politique de formation professionnelle, un alignement des emplois et salaires féminins sur ceux de leurs collègues masculins…

Il est donc déterminant,

- non seulement de dénoncer la compétitivité prix comme seul critère d’efficience et même de compétitivité,

- non seulement de mettre en avant l’importance du « coût du capital » (les dividendes et frais financiers prélevés sur la plus-value) dans le prix des marchandises sur le marché,

- mais également de souligner le rôle déterminant du travail dans la construction d’un nouveau mode de développement humain durable, à l’ère de la révolution numérique.

- et aussi de montrer que salaires, loisirs, culture, protection sociale des salariés ne sont pas des coûts mais sont des investissements dans la seule ressource qui peut se développer au cours même de son activité de production de richesses, à savoir le travail, la puissance de travail, si on en crée les conditions.

 

La bataille contre l’entreprise propriété des apporteurs de capitaux. Cette vision unilatérale de l’entreprise, diffusée largement par les média, les grands partis politiques, l’appareil éducatif, explique pourquoi la démocratie n’a toujours pas franchi les portes de l’entreprise traditionnelle ; ceci alors qu’il existe une économie sociale et solidaire au sein de laquelle le nombre des SCOP ne cesse de s’accroître, qui représente plus de 15 % du PIB, et pour qui « un homme égale une voix » dans les prises de décision. Elle vise également à faire apparaître la création de richesses comme l’affaire des apporteurs de capitaux (et non des travailleurs) à qui il faudrait apporter toute l’aide de l’État. C’est au nom de cette vision de l’entreprise et de la négation de la lutte de classes, que sont aujourd’hui proposés par le MEDEF, le transfert de la négociation au niveau de l’entreprise, la suppression des seuils sociaux permettant une organisation des salariés, comme la disparition programmée de la médecine du travail, seule autorisée à donner un avis sur l’organisation du travail.

 

Poursuivre le travail sur le projet

En s’attaquant à quelques questions qui font débat comme

• sur quels critères asseoir le salaire ? quel est l’éventail de salaires compatible avec l’égalité des êtres humains et un combat commun des salariés ?

• qui est en capacité d’évaluer les compétences acquises ? Comment ?

• quelle durée du travail faut-il réduire ?

• comment trancher les débats sur la qualité du travail qui traversent l’entreprise ?

• faut-il assurer une garantie de continuité des revenus tout au long de la vie ?

• droits des salariés et représentation du personnel

• dépassement du salariat.

 

et en précisant ce que nous entendons par exemple par nos propositions de

• sécurité d’emploi formation et/ou sécurisation des parcours professionnels

• appropriation sociale de la production

• responsabilité sociale des entreprises… 

 

*Véronique Sandoval est membre du comité de pilotage du projet, animatrice du secteur Travail et Emploi.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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