La revue du projet

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Atelier n°3 Éducation, savoir, culture comme conditions pour l’émancipation humaine, Marine Roussillon

Cet atelier analysera la place nouvelle des savoirs et de la création dans notre société : dans le travail et dans la vie démocratique. Comment cette place nouvelle peut-elle être mise au service de l’émancipation individuelle et collective ?  Comment passer d’une logique d’accès aux savoirs et à la culture à une logique d’appropriation et construire un haut niveau de culture pour tous ? Comment construire la culture commune nécessaire pour faire société tout en répondant à la crise démocratique, à la crise des valeurs que nous traversons ? Enfin, le partage travail / loisir, la mesure du temps de travail, la succession dans la vie de la formation, du travail et de la retraite sont bouleversés par la place croissante de la création et des savoirs dans le travail. Comment prendre appui sur ces bouleversements pour repenser les temps de la vie et viser l’émancipation individuelle et collective ?

 

Introduction :

Marine Roussillon*

 

Dans la crise économique et politique que nous vivons, le débat sur le projet est essentiel : seul un tel débat peut nous permettre de construire une alternative aux politiques libérales et de la rendre majoritaire. Il s’agit ici d’une part de mettre en cohérence le travail de différents secteurs du parti (école, culture, enseignement supérieur et recherche, sport) pour dégager ensemble des identifiants du projet communiste ; et d’autre part de cibler les batailles qui peuvent faire majorité dans la période à venir, tout en ayant à cœur que ces batailles soient des leviers pour une transformation de la société vers le projet communiste.

 

Une place nouvelle des savoirs

Notre société est structurée par des savoirs complexes. Dans l’économie, la production de valeur ajoutée est de plus en plus liée à la mobilisation d’informations et à la créativité (nous parlons de révolution informationnelle, d’autres évoquent l’économie de la connaissance ou de l’immatériel). Les savoirs jouent un rôle essentiel dans notre démocratie : prendre position sur la transition énergétique, sur la politique étrangère… requiert une culture de haut niveau. Le travail est lui aussi transformé par cette place nouvelle des savoirs et de la création. Le conducteur de métro ne conduit plus un métro : il en conduit plusieurs, à partir d’outils sophistiqués qui exigent des capacités d’anticipation et de création bien plus élevées. Le travail, devenu plus complexe, est ainsi potentiellement plus intéressant. Mais il est aussi plus stressant, d’autant qu’il est rendu invisible : on parle de « métro sans chauffeur ». Cet exemple est caractéristique de la place nouvelle des savoirs et de la création dans notre société. Alors qu’elle pourrait être un facteur d’émancipation, elle est mise au service d’une aliénation accrue du travailleur et du citoyen.

Nous touchons là à une contradiction structurante du capitalisme contemporain. D’un côté, il a besoin d’un salariat mieux formé et plus créatif, mais de l’autre, il refuse d’en assumer le coût et de donner aux travailleurs les pouvoirs nouveaux correspondants. La réponse libérale à cette contradiction consiste à transformer profondément les systèmes de création et de diffusion des connaissances et les politiques culturelles pour reconfigurer le salariat et la société de demain, sur la base de trois grands principes : une discrimination accrue (école du tri social, opposition entre une culture marchande et une culture élitiste…) ; l’individualisation de l’accès à la culture, pour isoler les travailleurs, casser la possibilité de qualifications et donc de revendications collectives mais aussi isoler le citoyen, casser la culture commune ; la fragmentation des savoirs pour en limiter la maîtrise par les acteurs.

Ces politiques, mises en œuvre partout en Europe construisent une société clivée et mettent en cause la possibilité même de continuer à vivre ensemble. Il s’agit pour nous de développer un projet capable non seulement de leur résister mais aussi de relever le défi nouveau de la place des savoirs et de la création dans la société. Comment prendre appui sur cette contradiction nouvelle du capitalisme pour transformer la société ?

 

La bataille pour l’égalité

Plus le rôle des savoirs et de la création est essentiel, plus le fait qu’ils soient réservés à quelques-uns est inacceptable. La bataille pour l’égalité est donc centrale dans notre projet.

La place nouvelle des savoirs et de la création donne une actualité nouvelle aux logiques de partage et de mise en commun qui sont au cœur du projet communiste. La création, la culture, le savoir ne sont pas des marchandises aliénables. Ils s’enrichissent au contraire d’être partagés. Leur importance nouvelle fait ainsi émerger dans notre capitalisme exacerbé les pré-requis d’une société communiste.

Enfin, si nous voulons partager la culture, ce n’est pas pour en faire un patrimoine mort. Notre ambition est celle d’une culture émancipatrice, permettant à chacun de prendre pouvoir sur le monde pour le transformer. Il s’agit donc de mettre la place nouvelle des savoirs et de la création au service de l’émancipation par une élévation continue du niveau de formation, de qualification et de créativité.

Dès aujourd’hui, nous pouvons faire vivre ce projet à travers une série de batailles susceptibles de rassembler largement.

 

Développer les politiques publiques d’éducation, de création, de recherche

Contre la marchandisation actuelle des connaissances et de la culture, il faut développer services publics pour libérer l’éducation, la création et la recherche des pressions du marché.

Pour sortir de la crise et pour répondre aux défis de l’avenir, il faut augmenter la dépense publique en faveur de l’éducation, de la recherche et de la création. Les entreprises, qui profitent du niveau de formation des salariés et des innovations permises par la recherche publique, doivent contribuer à ces dépenses, sans pour autant avoir les moyens de contrôler les politiques de recherche, de formation et de création. Cette contribution doit donc passer par une fiscalité nouvelle.

La question de l’emploi public est centrale pour mobiliser les travailleurs, dans la mesure où la faiblesse de l’emploi est un facteur important de dégradation des conditions de travail. Elle peut fédérer dans les luttes (marche pour l’emploi scientifique, postes dans l’éducation nationale…) et au parlement autour d’une bataille d’amendements sur le budget (prise en compte de l’évolution démographique dans le budget de l’éducation nationale, réorientation du crédit impôt recherche, budget de la culture).

Enfin, le cadre national des politiques publiques est aujourd’hui un enjeu de luttes. Il s’agit pour nous d’articuler des services publics nationaux, garants de l’égalité, et un maillage territorial. Loin d’une déresponsabilisation de l’État et du transfert de ces politiques vers les collectivités territoriales et les associations, nous devons penser l’aller-retour entre l’État et les collectivités territoriales, en lien avec notre bataille actuelle sur la réforme des collectivités locales. Un exemple : la réforme des rythmes scolaires pose le problème de la territorialisation de l’éducation, mais aussi du rapport entre éducation, éducation populaire et culture et surtout fait émerger la question d’un service public national du loisir éducatif assurant l’égalité dans ce domaine à tous les enfants.

Une dernière bataille croise ces différents enjeux : la bataille pour la qualification et les diplômes. Il s’agit d’un enjeu central pour l’école comme pour le salariat. Une même formation doit être reconnue par une qualification commune, permettant l’émergence de revendications collectives et la conquête de droits nouveaux. C’est la condition pour que la formation soit véritablement un facteur d’émancipation. Toutes les années d’étude doivent être reconnues dans les conventions collectives. Nous proposons un service public de la qualification, dans le cadre d’une sécurité d’emploi et de formation.

Ces batailles ne sont pas seulement défensives. Il s’agit aussi de penser des services publics nouveaux, leviers vers un changement de société.

 

Construire une culture commune émancipatrice pour faire société

Le développement des services publics est une réponse à la crise économique, mais aussi à la crise démocratique : en assurant l’égalité des droits, les services publics permettent l’émergence d’une culture commune essentielle à la vie démocratique.

L’offensive réactionnaire récente sur la notion de genre a montré à quel point la question de la culture commune est aujourd’hui centrale. Ce débat éclaire le rôle de la laïcité dans l’élaboration d’une culture commune : une laïcité véritablement émancipatrice est une laïcité qui rend possible l’élaboration d’une approche rationnelle, savante et critique de toutes les valeurs. Dans ce cadre, la « charte de la laïcité » inventée par Vincent Peillon apparaît comme un contresens : loin de favoriser l’approche critique des valeurs, elle utilise l’école pour imposer la laïcité comme une valeur contre d’autres.

La construction d’une culture commune émancipatrice passe alors par une double exigence : exigence d’égalité (égalité des droits, égale dignité de toutes les cultures) et valeur émancipatrice et critique des contenus.

 

Construire l’égalité, passer d’une logique d’accès à une logique d’appropriation

Tout le monde est capable de s’approprier une culture de haut niveau. C’est non seulement un principe éthique pour nous, mais aussi un acquis scientifique. L’égalité est possible et nécessaire : encore faut-il en construire les conditions.

Les démocratisations culturelles ou scolaires se sont faites jusqu’à présent sur une logique de l’accès, accès qui reste d’ailleurs imparfait. La gratuité, condition essentielle de l’égalité, est loin d’être une réalité.

Mais cette démocratisation fondée sur l’accès est restée inégalitaire : il ne suffit pas d’ouvrir les portes du théâtre ou de l’école pour que tout le monde s’y plaise. Face à cette limite forte de la démocratisation (limite et non échec, car il y a quand même eu élévation du niveau de culture), les libéraux prônent le retour à la différenciation : c’est « l’échec du collège unique », l’individualisation des parcours, l’adaptation des « produits culturels » aux goûts de chacun. Nous défendons au contraire l’idée qu’il faut aller plus loin dans la démocratisation, en modifiant en profondeur contenus et pratiques pour permettre à tous une véritable appropriation. Cela a des incidences sur la formation des enseignants, sur les programmes (c’est le débat en cours sur le socle), sur les pratiques artistiques et culturelles qu’on valorise et qu’on subventionne.

Soutenons par exemple toutes les manifestations d’appropriation populaire de l’art et de la création, l’éducation artistique à l’école et dans la ville, la présence de l’art et de la culture dans l’univers du travail. Réclamons l’extension de la scolarité obligatoire, pour laisser le temps à chacun de s’approprier une culture de haut niveau. Défendons une approche culturelle de l’éducation, travaillant la cohérence des savoirs et leur approche critique avec comme modèle l’élève qui n’a que l’école pour apprendre, sans rien déléguer aux familles, aux collectivités locales ni au marché scolaire.

 

Reconnaître la part intellectuelle du travail, repenser les temps de travail et de loisir

Les potentialités émancipatrices de la place nouvelle de la culture s’expriment d’abord dans le travail. C’est là aussi que s’ouvrent les possibilités des convergences les plus larges. Comment s’emparer des transformations de la société pour libérer le travail et l’émanciper ? Comment s’emparer des logiques de coopération et de partage qui émergent pour les généraliser et s’affranchir des pressions hiérarchiques ? Comment s’emparer de l’exigence de formation et de créativité pour promouvoir un travail maîtrisé et libérateur ?

Les attaques subies par les métiers d’enseignants, de chercheurs, d’artistes participent d’une déqualification du travail intellectuel visant à nier et dévaloriser la part intellectuelle qu’il y a dans tout travail. Il y a donc des batailles à mener sur le sens du travail de recherche et de création, notamment en exigeant le temps pour se former, inventer, partager.

Les luttes des enseignants, des intermittents, des chercheurs sont autant de points de départ pour valoriser partout la part intellectuelle du travail et repenser les temps du travail dans la vie, dans le rapport travail/loisir, travail/formation. Les évolutions de la société doivent nous amener à repenser les temps du travail pour reconnaître la formation, le temps de création, de recherche et de coopération. Dans cette perspective, il est impensable pour nous de sortir d’une logique de réduction du temps de travail (35h, travail du dimanche…).

Nous défendons quatre propositions phares pour une autre organisation des temps de la vie : scolarité obligatoire de 3 à 18 ans ; retraite à 60 ans ; éducation tout au long de la vie et sécurité d’emploi et de formation.

 

Historiquement, les avancées en ce qui concerne l’éducation et la culture ont été conquises par des alliances entre les franges les plus populaires du salariat et les couches moyennes intellectuelles. Ces alliances, qui peuvent se construire de manière privilégiée sur les questions culturelles, sont décisives pour d’autres combats. Au contraire, les politiques libérales cherchent à diviser la classe ouvrière en opposant les couches moyennes intellectuelles et les catégories populaires. Ainsi, l’assouplissement de la carte scolaire a mis en concurrence les familles, présentant les enfants des familles populaires comme un danger pour ceux des couches moyennes (ils feraient « baisser le niveau »). Face à ces politiques, notre responsabilité est de construire des convergences pour créer dans une unité de classe des rassemblements qui peuvent gagner. La question des savoirs et de la création est stratégique pour construire de tels rassemblements. 

 

*Marine Roussillon est membre du comité du projet, animatrice du secteur Éducation du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 42, décembre 2014

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