La revue du projet

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Un parcours de migrant universel, Nicolas Dutent

Sous l’impulsion des équipes en place et de son nouveau président, Benjamin Stora, le musée de l’Histoire de l’immigration de la porte Dorée, à Paris, fruit de la société civile et d’engagements universitaires (Gérard Noiriel, Marie-Claude Blanc-Chaléard), a enrichi ses collections permanentes. Depuis la rentrée, l’établissement présente une nouvelle muséographie. Tout l’intérêt de la démarche engagée repose dans le croisement des regards et l’enrichissement des collections par le biais de dons ou d’achats d’œuvres. La gastronomie et la bande dessinée font ainsi leur entrée. Le millier d’objets glanés dans la dernière période offrent un triple déchiffrage : ethnographique, historique et artistique. Ces approches complémentaires prennent toute leur dimension dans l’exposition phare, « Repères ». On se réjouit de la place confortable accordée aux récits photographiques. Les reportages de Gérald Bloncourt, Jacques Windenberger, Hervé Donnezan et Jacques Pavlovsky sont rassemblés dans la section « Le temps des voisins » et cristallisent leur attention sur l’émigration européenne. Un admirable portrait d’immigré algérien, le regard inquiet sur un ferry qui le conduit à Marseille, côtoie des images d’exilés belges et portugais habitées par le silence, l’agitation ou le doute. Sur le quai de la gare de Perpignan, une femme fraîchement arrivée pour les vendanges superpose des valises sur son crâne, un enfant déboussolé est à sa traîne, enserrant sa peluche. Près des vitrines où reposent de multiples correspondances, Sarah Caron suit des clandestins partis du Sahara pour rejoindre la Grande Bleue. Ad Van Denderen documente, lui, les frontières, espaces de l’attente et du risque où s’ébauche la régulation policière et judiciaire. Plus métaphoriques, les voitures cathédrales de Thomas Mailaender sont « sans destination ni port d’attache, coincées dans le temps du transit ». Côté installations, on retiendra celles de Kader Attia qui campe plusieurs générations de migrants à travers les détails modestes et symboliques du quotidien. Le Bottari Truck, de Kimsooja, magnifie les bojagis, tissus traditionnels coréens transfigurés en baluchons pour suggérer l’errance. Comme le montre Pierre Boulat, la fin du voyage est rapidement suivie par l’investissement des cafés, lieux de sociabilité. Une édifiante séquence sur les lieux de vie permet de restituer la terrible épreuve des bidonvilles, puis le cycle des cités, grâce aux clichés de Paul Almasy et Mathieu Pernot qui impriment la ségrégation spatiale. Karim Kal fixe l’expérience du manque et les genres de la solitude avec sa série « Miroirs », « l’impossible conjugaison du je » dans un foyer. Des archives impressionnantes permettent dans la foulée d’apprécier la diversité des engagements des « déracinés » : au sein de l’armée, au cours de la résistance et au travail. Le four électrique de Boris Taslitzky est à ce titre une fresque du labeur emblématique. Elle ouvre la voie à l’histoire des luttes scrutée à travers plusieurs supports. La photographie de Jean Pottier – un cimetière de tickets poinçonnés recouvre le sol d’un métro après un meeting bondé à la Bourse du travail – est éloquente. À quelques encablures, la galerie des dons témoigne du « parcours de la personne centré sur les objets en apparence banals ». Fluidifiée, la scénographie des collections permanentes est à l’image des panneaux rétroéclairés qui ponctuent la visite, elle juxtapose à la rigueur scientifique un souci constant de pédagogie et de contextualisation.

Nicolas Dutent

La Revue du projet, n° 42, décembre 2014

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