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Destins : quatre « poilus » originaires de Collorgues dans la Grande Guerre (1914-1918), Claude Mazauric

Les Éditions de la Fenestrelle, 2014

Par Stève Bessac
Dans cet ouvrage surprenant, Claude Mazauric, grand spécialiste de la Révolution française, se propose de retracer l’histoire de son père et de ses oncles pendant la Première Guerre mondiale. Ce livre s’inscrit alors dans le renouveau historiographique de la Grande Guerre qui tend à développer les histoires familiales comme le dernier ouvrage de Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire, un récit de filiation (1914-2014) afin, notamment, de prendre en compte « les modestes acteurs, les acteurs involontaires en vérité » de ce sanglant conflit. D’emblée, l’auteur précise qu’il n’est pas question de commémorer et encore moins de célébrer la Grande Guerre. Cette posture invite d’ailleurs à réfléchir : histoire militante ou, au contraire, histoire dans la plus pure tradition universitaire dissociant l’historien du militant et/ou du citoyen ?
Tout au long de la centaine de pages de l’ouvrage, Claude Mazauric alterne histoire collective et histoire individuelle en commençant par tracer un « spectre » de la Grande Guerre puis par dresser un tableau du village de Collorgues à l’été 1914. La sécheresse qui frappe alors ce petit village du Gard contraste avec la pluie d’invectives qui se répand dans les chancelleries et encore plus dans les journaux autrichiens et serbes, orage européen inconnu des paysans de Collorgues mais qui va pourtant les précipiter dans un long et terrible conflit. L’auteur poursuit en traçant la généalogie de la famille Mazauric, lignage protestant précocement républicain. Albin, Lucien et Armand, les aînés de la fratrie sont mobilisés dès août 1914. À partir de témoignages recueillis et des feuilles de service conservées dans les archives départementales, Claude Mazauric retrace la guerre de ses aïeux. Membres du XVe Corps d’armée, accusé à tort de lâcheté par des responsables politiques après  l’échec de l’inconsidérée offensive française en Lorraine en août 1914, Albin et Michel sont blessés par balles et obus, subissant de plein fouet la puissance destructrice des armes modernes. Le premier est fait prisonnier, conduit en Allemagne où il reste durant tout le conflit. Armand, quant à lui, combat quatre ans sur différents fronts (le front français mais également dans les Balkans à partir de 1917) sans connaître la moindre blessure grâce à son métier de maréchal-ferrant qui, du fait de sa compétence technique, lui permet d’être en deuxième ligne et de ne pas essuyer directement les tirs de feu. Ceci est paradoxal à l’heure de la raréfaction de l’usage militaire des chevaux au profit des chars et armes mécanisées. Le cadet, Georges – père de l’auteur – est également blessé au cours de la guerre. Tous les quatre reviennent toutefois vivants à Collorgues en 1918 alors que sur les quarante-trois appelés du village, douze meurent à la guerre. D’après l’auteur, la vie des deux aînés, Lucien et Armand, reprend son cours normal bien que « leur psychisme en ait été durablement marqué » tandis qu’Albin est traumatisé par sa longue expérience de réclusion. Georges, quant à lui, semble, de son propre aveu, avoir été sorti de la misère par la blessure qu’il contracte à la guerre et qui lui procure pension et emploi réservé dans les chemins de fer en lieu et place de la vie de journalier agricole qui lui semblait durablement promise.
À travers cet ouvrage, Claude Mazauric mène une réflexion épistémologique stimulante sur la micro-storia, méthode qui vise, à l’origine, à prendre en considération les « petits » et les personnes concrètes. L’auteur reconnaît à ce courant historiographique ce mérite mais en souligne aussi les limites heuristiques : « aucune nécessité pensable ne peut éclairer l’histoire des individus embarqués dans les guerres : la rationalité ne se découvre que dans la convocation statistique du grand nombre, corrélé aux données de l’économie, de la puissance, des rapports de forces globaux, des modes de production qui dominent les sociétés de classes. La micro-histoire des individus-soldats trouve là sa limite et finit par ne rien dire ». Afin de saisir le(s) réel(s) historique(s), il s’agit donc de conjuguer les différentes méthodes et échelles d’analyse afin d’en éliminer les inconvénients réciproques et d’en agréger les mérites.
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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