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1914, année charnière, Stève Bessac

Le centenaire du début de la Première Guerre mondiale a donné lieu à la publication, à la traduction et à la réédition de nombreux travaux historiques sur la Grande Guerre. Parmi ceux-ci L’année 14 de Jean-Jacques Becker et 1914 de Luciano Canfora reviennent sur cette année charnière où l’Europe bascule dans la guerre, entraînant dans son sillage de nombreuses parties du globe. S’intéresser à cette date permet d’éviter d’adopter une vision téléologique, fataliste du conflit et rend à certains acteurs toute leur liberté, leurs marges de manœuvre, leurs responsabilités.

Des divergences sur la responsabilité politique de certains acteurs
Les deux auteurs divergent toutefois quant à la responsabilité politique de certains acteurs politiques comme Bethmann-Hollweg, le chancelier allemand au moment du déclenchement de la guerre. Alors que Jean-Jacques Becker considère qu’« il n’y avait pas […] de volonté belliqueuse » (p. 129) chez lui, position dominante dans l’historiographie, Luciano Canfora le qualifie, au contraire, de « chancelier de guerre ». Pour cela, le philologue italien s’appuie sur l’étude du Journal de Kurt Riezler, conseiller très écouté du chancelier Bethmann-Hollweg, en montrant qu’il s’agit d’une réécriture et non de la publication de notes d’époque. Or ce journal a contribué à étayer la thèse du chancelier « pacifiste ». Derrière ce cas, se profile une différence de fond : tandis que Jean-Jacques Becker soutient l’idée que c’est une conjoncture de hasards individuels qui a conduit à la guerre, Luciano Canfora considère que le conflit est dû à une « responsabilité collective profonde » (p. 114) qui, si elle n’uniformise pas les responsabilités de chacun, n’en exonère personne pour autant.

Un choix chronologique différent
Le choix chronologique adopté par les deux auteurs diffère également, ce qui est significatif. Jean-Jacques Becker décide de rythmer son livre par les dates marquantes de l’année, rendant compte au plus près des différents événements. Il revient d’abord sur l’atmosphère pacifiste qui prédomine en Europe occidentale dans les années 1910, soulignant que le 20 janvier 1914, pour la première fois depuis la guerre franco-prussienne de 1870, le président de la République française, Raymond Poincaré, dîne à l’ambassade d’Allemagne. L’auteur analyse ensuite en détail le 28 juin 1914, jour de l’attentat de Sarajevo ainsi que les « Trois malheureuses » (30 au 31 juillet et 1er août) qui font basculer l’Europe – et le monde à sa suite – dans la guerre. Enfin, l’ouvrage se termine par l’évocation de l’enlisement de la guerre, de l’enfouissement des soldats dans la terre avec le début de la guerre des tranchées à partir de novembre 1914.
De son côté, Luciano Canfora opte pour une chronologie plus longue, à la fois en amont et en aval tout en gardant 1914 comme point nodal, tout en considérant 1914 comme « l’année décisive » où « l’Europe [qui] était au bord du socialisme, mais aussi de la guerre, en quelques jours est tombée dans l’abîme » (p. 23). Il cherche ainsi à expliquer les causes du conflit qu’il voit dans un plus long terme et à comprendre la bifurcation de 1914. L’auteur montre que dans la décennie précédant la Première Guerre mondiale, il y a un « croisement constant » entre la guerre et la révolution. Deux dates symbolisent bien ce croisement. D’une part, la Russie de 1905, marquée par la guerre russo-japonaise et la révolution, avortée, qu’elle entraîne. D’autre part, l’Allemagne de 1912 qui voit la victoire des sociaux-démocrates aux élections législatives avec 110 parlementaires élus et quatre millions de voix et, en même temps, l’essor de la ligue pangermanique Alldeutscher Verband dont l’empereur Guillaume II est proche ainsi que le début des guerres balkaniques (1912-1913). Ces années sont également marquées par les tensions coloniales, notamment entre la France et l’Allemagne au Maroc, en 1905 puis en 1911. Luciano Canfora considère que ces conflits impérialistes contribuent à exacerber les nationalismes. L’auteur italien ne cède donc pas au déterminisme historique mais cherche cependant les causes profondes de la guerre. À l’instar de Jean-Jacques Becker, il revient ensuite sur l’été 1914 en insistant sur la « guerre des esprits » et celle des propagandes qui rendent difficiles un arrêt du conflit. Il évoque notamment l’incendie de la bibliothèque de Louvain et les nombreuses exactions perpétrées sur les civils belges – pays neutre – qui correspondent à la stratégie allemande de terroriser les populations. Cette fuite en avant qui déshumanise l’adversaire de part et d’autre du front contribue à enliser durablement le conflit.

L’attitude des socialistes européens
Enfin, une autre raison du déclenchement et du prolongement de la guerre, mise en avant par Luciano Canfora, est l’attitude des socialistes européens. Tout au long des chapitres 16, 17 et 18, l’auteur montre les différentes positions adoptées par les socialismes européens, s’autorisant à aller en aval de 1914. D’abord, il évoque – et regrette – le ralliement de nombreux socialistes à la guerre, notamment de la social-démocratie allemande alors la plus puissante sur le continent qui vote les crédits de guerre. Pour l’auteur, ce choix correspond « au social-chauvinisme de la social-démocratie allemande qui croit en une amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière allemande en cas de succès guerrier » (p. 220). Luciano Canfora reprend alors à son compte la distinction opérée par Lénine entre « social-patriotes » et « socialistes authentiques » (chapitre 16). Il analyse ensuite le cas de l’Italie qu’il connaît bien. Dans la péninsule, le président du Conseil, Giovanni Giolitti, principal représentant du Parti libéral qui est hégémonique, est hostile à la guerre ce qui explique dans un premier temps la neutralité de l’Italie. Puis, sous pression du socialiste Benito Mussolini et de son journal Il Popolo, le pays entre en guerre au côté de l’Entente. Ces choix socialistes sont alors majoritaires mais d’autres alternatives existent. L’auteur évoque notamment la position de refus de la guerre de Lénine mais aussi, en Europe occidentale, la conférence de Zimmerwald (5 au 8 septembre 1915) qui réunit alors les socialistes hostiles au conflit mais a peu d’écho ou encore la dénonciation du « social-chauvinisme » allemand par Edmond Laskine dans le pamphlet Socialistes du Kaiser.

Deux ouvrages donc sur 1914, deux ouvrages qui se recoupent sur de nombreux points factuels mais divergent également sur des points d’interprétation majeurs. À vrai dire, l’objectif des deux auteurs dans ces livres n’est pas le même, d’où une approche différente : alors que Jean-Jacques Becker souhaite analyser au plus près L’année 14, Luciano Canfora, qui reprend une analyse léniniste, cherche à comprendre pourquoi l’Europe a basculé dans la guerre et non dans la révolution en 1914. Chemins qui bifurquent encore en 1917 et dans les années d’après-guerre…

bibliographie :

• Jean-Jacques Becker, L’année 14, Armand Colin, 2013 (1ère édition : 2004)
• Luciano Canfora, 1914, Flammarion, 2014 (1ère édition en italien : 2006)
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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