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Sport et sciences (1/2), Entretien avec Antoine Vayer*

Les sciences ont envahi les sports : matériels, terrains, méthodes d'entraînement, diététique, tout change. Pour le meilleur (par exemple les nouvelles possibilités pour les handicapés) et pour le pire. Commençons par le pire et le dopage. Nous aborderons d'autres aspects dans de prochains numéros.

Tu étais entraîneur chez Festina en 1998 à l’époque où les affaires de dopage dans le cyclisme ont éclaté au grand jour. À quoi pouvait-on voir que les coureurs se dopaient ?
Au départ, le non-dit. Bruno Roussel, ancien entraîneur et manager, au moment de mon embauche (septembre 1995) en tant qu’entraîneur (j’ai été le premier de ce milieu !), m’avait clairement dit : « Tu t’occupes de l’entraînement, c’est nouveau, comme nous sommes les premiers à avoir embauché un diététicien, mais les docteurs et soigneurs savent ce qu’ils ont à faire ; tu ne t’en occupes pas ». Cela avait le mérite d’être clair. Ensuite les tests. J’entraînais des motos. Mes repères en physiologie (volume maximal d’oxygène, lactates à l’effort) étaient caducs. La récupération monstrueuse, les capacités parfois inhumaines de faire des efforts intenses, si spectaculaires. Lors de certains stages, pendant des cures de clenbutérol, au réveil, certains avaient le cœur au repos à 80 pulsations minute au lieu de 35-40 à la normale. Les muscles poussaient la nuit… et à vue d’œil… Et puis, je n’étais pas « invité » à certaines réunions où le staff et les coureurs parlaient ouvertement des sommes à investir dans le « suivi ». Mais ensuite, certains m’en parlaient. Édifiant. Aussi, ce qui transpirait, était le fait d’être « au-dessus des lois ». De la physiologie mais aussi du reste. Il y a les stigmates psychologiques, les addictions visibles et celles physiques.

Les dirigeants du Tour de France et de l’Union cycliste internationale (UCI) ont d’abord nié puis minimisé. L’amélioration des performances est aussi due à celle du matériel, de l’état des routes, etc. Comment peut-on faire la part des choses ?
C’était l’argument de Jean-Marie Leblanc, en réponse à mon guide d’entraînement La pleine puissance en cyclisme (Ed. Polar, 2002), quand je mettais en cause Armstrong. En pourcentage, la technologie, etc. cela représente peu de chose, très peu par rapport à une bonne cure EPO-HGW-corticoïdes… (HGW est une hormone de croissance). En 2014, l’entraînement et le suivi non dopant permettent d’arriver à des niveaux de performances élevés, mais 10 % en moins à la hauteur des grandes années (410 watts au lieu de 450).

Peut-on dire qu’avant les années 1990 on se dopait juste aux amphétamines pour les courses et qu’après il y a eu un dopage « scientifique » tout au long de l’année ?
Non. Avant, il y avait aussi pas mal de choses. Corticoïdes-anabolisants-testostérone etc. Les courbes de puissances suivent les différents dopants. Mais l’EPO est arrivée avec des docteurs dopeurs « pointus », un sacré booste ! (Voir http://www.cyclisme-dopage.com/bibliographie/lapreuvepar21.htm)

Quels sont les produits et, au vu de leur dangerosité, quel est alors le suivi médical des coureurs ?
L’oxygénation du sang (EPO, transfusion) + hormones de croissance + testostérone + corticoïdes (fond de jante du dopage) et quelques cures anabolisantes, c’est la base. On ne sait pas apprécier la dangerosité ! Peu d’études en général, pas d’études épidémiologiques. Les experts médicaux au procès Festina ont dit qu’ils ne pouvaient se prononcer sur l’association d’une dizaine de produits actifs différents par jour quant aux effets sur l’organisme… Il n’y a pas de suivi, si ce n’est vérifier le taux de fer et les paramètres sanguins.

Y a-t-il un poids des laboratoires pharmaceutiques dans la production de produits dopants et dans leur profusion dans le monde du sport ?
Sandro Donati, expert italien, a démontré que les filières sont les mêmes que celles de la drogue, du moins une de leurs branches. Les fabricants d’EPO savent qu’ils fournissent avant tout le monde du sport, plutôt que les cancéreux…

Combien peut coûter une campagne d’un an de dopage pour un coureur parmi les dix premiers du tour ?
Je ne sais pas. Armstrong avait en exclusivité le Dr Ferrari et le payait très cher, il payait le docteur et ses posologies. Maintenant, les produits valent aussi une fortune. Avant, un cycliste qui mourait était presque une pharmacie qui brûlait. Je ne pense pas que, cette année 2014, les budgets aient été importants (sauf pour le 1er), dans la mesure où Peraud (2e), Pinot (3e) et Bardet (6e) étaient « sains », je pense.

La science des stimulants et produits dopants a-t-elle toujours un cran d’avance sur celle du dépistage ?
Bien sûr, pour celui qui veut, il existe une foultitude de produits ou de méthodes indétectables. Les micro-doses, les hormones de croissance, les auto-transfusions. Il suffit de jouer avec les fenêtres de détection. Maintenant si on voulait, avec un vrai suivi, on pourrait tout voir, changer le statut des « pros » et les arrêter sans preuves « directes ». C’est une question de volonté politique.

Tu as travaillé avec des physiciens pour étudier les performances ; pourquoi avoir choisi la puissance développée par le coureur plutôt qu’un autre indicateur ?
Parce qu’il est criant de vérité. La puissance, c’est l’énergie par unité de temps, c’est la meilleure mesure de l’effort, on sait cela depuis Leibniz. C’est un témoin indirect mais tellement révélateur. Depuis 15 ans qu’on l’utilise, nous ne sommes pas trompés… a posteriori. On peut se reporter au site Chronoswatts.com, pour en savoir plus : les calculs y sont détaillés par Frédéric Portoleau, ingénieur en mécanique des fluides.

Qu’était exactement le système scientifique, méthodique et normatif d’Armstrong ?
Il était très simple. L’EPO, puis le changement de sang, associés à la testostérone, les corticos, l’IGF-1 (insuline growth factor 1, une autre hormone). Basique mais efficace. Et puis un encadrement qui savait s’adapter avec complicité. Les contrôles antidopage classiques ont montré avec Armstrong leur inefficacité et leurs limites.

On tremble un peu qu’il y ait toujours des produits nouveaux et plus efficaces. Il y a eu moins de scandales au Tour de France ces dernières années. Est-ce vraiment moins de dopage ou bien un dopage plus rusé ?
Oui, il y a de nettes améliorations dans les mentalités. C’est un fait. Moins de dopés et surtout pour le cyclisme, des coureurs qui ne veulent pas en entendre parler. C’est nouveau. Maintenant ceux qui veulent « jouer » jouent, mais la nouvelle structuration de l’Union cycliste international (UCI) fait que cela devient difficile. Avant, tout le monde le faisait parce que « tout le monde le fait ». Dans la mesure où il y en a qui ne le font plus, ou pas, cette dynamique va peut-être l’emporter. Il faudrait qu’elle se rebelle un peu plus, mais des progrès considérables sur cette mentalité ont été réalisés.

Selon les sports, les produits dopants stimulent la force ou les réflexes ou autre chose. Comment se font les répartitions de ces produits chez les dopés ?
C’est fonction des besoins, de l’expérience des coureurs, entraîneurs et fournisseurs. Malheureusement, à ma connaissance, il existe très peu d’études indépendantes pour les autres sports, mais la base reste essentiellement la même.

Est-ce uniquement la place de l’argent dans le sport qui engendre ces phénomènes ou y a-t-il d’autres facteurs importants ?
Non. Dans l’ordre on se dope 1/ parce que les autres le font. 2/ parce que cela permet de gagner de l’argent. 3/ parce que les contrôles sont inefficaces. 4/ Parce que l’on veut gagner quelque chose, des victoires, pour ses proches.

Selon toi, l’augmentation du nombre de compétitions est-elle de nature à favoriser le dopage ?
Pas forcément. Sauf si on demande performance et rendement.

Que proposer à court et à long terme pour enrayer ces dérives et promouvoir un sport épanouissant ?
Donner les rênes de la lutte antidopage à des gens compétents, de conviction, sans aucune relation avec le monde fédéral, et à qui on donnerait carte blanche. Cela ne suffit pas, il faut mettre le paquet sur la prévention, en particulier chez les jeunes. Aujourd’hui les antennes antidopage ont des budgets très limités et sont plus ou moins laissées à l’abandon. Il faut les relancer et leur donner les moyens.

*Antoine Vayer est professeur d'éducation physique et sportive (EPS) à Plérin (Côtes-d'Armor) et chroniqueur.
Propos recueillis par Pierre Crépel
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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