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Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle,

Suite à l'analyse de l'ouvrage de Thomas Piketty  Le Capital au XXIe siècle,  parue dans le n°40 de La Revue du projet, Frédéric Boccara* nous propose un autre regard sur cet essai ; le débat continue.

Thomas Piketty nous apprend dans son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle que les inégalités ont augmenté. Merci beaucoup. On avait remarqué. L’establishment médiatique américain a apprécié. Les économistes établis aussi : la très orthodoxe European Economic Association lui a décerné son prix. Étrange… ? Pas tant que cela. D’autant qu’il s’agit de jeter Marx par-dessus bord. Ce qui n’est pas très original ! Mais, ô étrange étrangeté, ni banques, ni crédit, ni activité de la finance dans les 970 pages de l’ouvrage. Ni même l’essentiel du capital des entreprises. Basses et bien trop concrètes choses. [...]
1. Le capital des entreprises presque entièrement exclu
L’auteur commence par réduire le capital au patrimoine des ménages et de l’État. Et donc par exclure du capital tout le capital des entreprises ! Il va considérer en effet que les entreprises et les banques ne peuvent pas posséder de capital. C’est que, selon lui, seules les personnes physiques (ou l’État) pourraient posséder du capital : « le capital peut être possédé soit par des individus privés (on parle alors de capital privé) soit par l’État ou les administrations publiques (on parle de capital public) » (p. 83).
Le choix de Th. Piketty est donc le suivant. Lorsque le capital de Peugeot est accumulé par la famille dans la société PSA et reste au sein de celle-ci il ne va pas compter ! Pour Peugeot ne vont compter dans le capital de Piketty que les actions que la famille détient [...].  Le besoin de capital pour produire, le besoin d’investissement est complètement ignoré, les enjeux autour de l’utilisation des machines, de leur amélioration, etc.
2. Le capital produit… sans travail ni travailleurs
Comprendre cette relation en partie variable entre quantité de capital et production nécessite de réintroduire le travail et les travailleurs, ainsi que la technologie. En effet, outre la qualité de l’investissement, dans la réalité trois éléments fondamentaux rendent compte de l’efficacité de la production, et donc de l’importance relative du revenu distribuable. Ce sont : (1) le travail fourni, son efficacité, ses conditions d’exercice, son intensité, sa pressurisation possible, etc. (2) les qualifications des travailleurs eux-mêmes (dépendant tout particulièrement de leur salaire présent, de leurs conditions de vie et des services publics d’éducation) (3) la technologie.
L’usage du mot « actif » pour définir le capital pourrait mettre la puce à l’oreille. Sous une apparence neutre et comptable, il est très idéologique : il signifie que le capital est « actif », l’auteur nous affirme en fin d’ouvrage : « une fois constitué, le capital se reproduit tout seul (sic !), plus vite que ne s’accroît la production » (p. 942). Une perle !
Il faut reprocher à Piketty cette théorie et non une absence de théorie comme le fait Husson.
3. Une approche néoclassique clivant production et répartition et ne rendant compte ni des crises ni des transformations systémiques
Pour se développer plus vite que le revenu total, le revenu du capital (le profit) doit s’affronter au revenu des travailleurs (conflit de répartition et lutte des classes) et peser dessus. La limite que Thomas Piketty ne veut pas voir renvoie à la suraccumulation : un trop-plein de capital accumulé par rapport aux exigences de rentabilité et à la production des revenus dont le revenu du capital.
Mais Th. Piketty prête à Marx comme « principale conclusion ce que l’on peut appeler le principe d’accumulation infinie ». Tout le contraire de la suraccumulation au cœur pourtant des travaux de Marx. Et si frappante dans la crise actuelle… Sans parler des transformations technologiques et sociales liées au cycle long (Sécurité sociale, nationalisations, rôle nouveau de l’État dans le crédit, éducation obligatoire et généralisée).
4. Des statistiques ahurissantes et des procédés graphiques inacceptables
Mais tout son discours est appuyé sur une masse de statistiques. Et donc devrait être accepté au nom de l’empirie ?
Eh bien, non. Premièrement ses statistiques reposent comme on l’a vu sur une délimitation contestable de ce qui est mesuré, le capital. On ne sait pas ce que l’on trouverait si on utilisait une autre définition du capital.
Deuxièmement, les données elles-mêmes sont critiquables. Leur transparence est toute relative : la source mentionnée est « source : piketty.ens.fr ». Et lorsqu’on va sur le site indiqué, à nouveau ce n’est clair, ni bien transparent. [...]
Par ailleurs, beaucoup de données sont interpolées, estimées, ce qui est inévitable pour des données historiques portant sur au moins deux siècles, mais les choix présidant à ces estimations sont largement ad hoc, sans mention de fourchette, sans courbes alternatives. [...] . C’est l’économie des lieux communs, où les corrélations entre statistiques parfois douteuses se substituent aux causalités. Il s’engouffre d’une part dans la réduction généralisée de Marx à une vulgate de la dénonciation de l’opposition entre riches et pauvres. Tout le contraire d’une analyse de classe, liée au rôle des travailleurs dans la production et au type de revenu perçus.
Par ailleurs, même sur les inégalités (sa spécialité), les constats de Piketty posent problème, tant sur la présentation que sur l’interprétation tendancieuse qui en est tirée (voir Économie & Politique, juillet-août 2014).
5. Que faire ?
Le livre de Piketty a le grand mérite de réintroduire l’exigence de statistiques de longue période, fiables, sur le capital. Et ce n’est pas rien. Mais il le fait avant tout par ses manques, absences et défaillances. Il souligne aussi le rôle décisif de la question du rapport capital/produit. Mais bien évidemment à nouveau « en creux » : au rebours d’une stabilité de ce ratio : qu’en est-il de son évolution ?
L’ouvrage de Piketty montre bien les limites d’une alternative fondée sur une fiscalité étroitement redistributive et correctrice. Non qu’il n’en faudrait pas, ni qu’elle n’a pas besoin d’améliorations fortes. Mais plutôt qu’elle ne fonde pas une alternative de société, ni même une issue à la crise profonde.
Ces absences et failles indiquent des enjeux majeurs du débat social sur l’économie : la création monétaire et le crédit, la maîtrise de l’utilisation du capital dans les entreprises, une répartition active portant sur le développement des gens et leurs capacités, donc sur les dépenses pour les services publics.
La question d’un véritable pacte de responsabilité sociale pour les institutions productives que sont les entreprises est aujourd’hui posée dans les faits ! Pour une gauche et des progressistes n’opposant pas demande et offre, répartition et production, sans céder aux illusions du soutien du profit égoïste comme solution des difficultés sociales.

* Frédéric Boccara est économiste. Il est maître de conférences associé à l’Université de Paris 13 – Nord. Il est membre du Conseil national du PCF.
 

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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