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La guerre de Gaza, Françoise Germain-Robin*

100 ans après, le capitalisme toujours fauteur de guerre. Israël teste ses armes sur Gaza et occupe maintenant le cinquième rang mondial des marchands d'armes.

Le 20 septembre dernier, moins d'un mois après la fin des bombardements israéliens sur Gaza, un Salon d'un genre particulier s'est ouvert en Israël. Baptisé « Israël Unmanned Systems » [mot à mot : « systèmes sans humain »] et organisé chaque année en partenariat avec les États-Unis, il est consacré aux engins sans pilotes (drones volants, terrestres et marins) construits par l'industrie militaire israélienne. Cette fois encore, la date était bien choisie puisque les Israéliens ont pu faire
étalage des « magnifiques performances » réalisées lors de la campagne de Gaza. Comme l'explique le récent rapport de l'AURDIP (Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine), « la Palestine a longtemps servi de laboratoire à l'industrie de sécurité intérieure d'Israël pour tester et perfectionner ses armes ».

Gaza, laboratoire pour le « test au combat »
Cela a continué et s'est accentué lors des dernières opérations militaires contre Gaza. Celle de 2008-2009 (Plomb durci) avait servi à tester des armes à sous munitions et certaines armes états-uniennes (telles que les bombes US « GBU 39 » qui avaient été livrées à Israël début décembre 2008, juste à temps pour l'offensive). Celle de 2012 a servi à perfectionner le système des drones (tel que le drone Hermes de la société Elbit qui avait déjà été utilisé au Liban en 2006, puis à Gaza en 2008 et dont la dernière version, plus meurtrière, a été testée pour la première fois cet été ; l'entreprise française Thales en a acheté la licence et en développe avec l'armée britannique une nouvelle version baptisée « Watchkeeper »), branche dans laquelle l'industrie israélienne est la plus avancée avec celle des États-Unis dont on sait quel usage abusif ils en font pour des assassinats ciblés en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen et ailleurs. Car Israël partage volontiers les résultats de ses « zones test » avec son meilleur allié, les États-Unis, qui financent chaque année à hauteur de 3 milliards de dollars ce qu'il est convenu d'appeler « la défense d'Israël », soit un quart de son budget militaire.
L'un des organisateurs de l’événement, Avner Benzaken, commandant de la division technologie de l'armée israélienne, explique dans le magazine allemand Der Spiegel l'avantage qu'il y a à avoir sous la main un territoire comme celui de Gaza, avec sa population captive : « Si je développe un produit et que je peux le tester sur le terrain, si à 5 ou 10 km de ma base je peux voir ce qui se passe avec l'équipement, j'ai le processus de développement le plus rapide et le plus efficace ». Cela permet à Israël de vendre ses équipements avec le label « testé au combat » et à ses entreprises d'armements de faire de fabuleux profits (du 9 au 12 novembre à Tel Aviv se tiendra une conférence internationale sur les systèmes de sécurité pour faire profiter tous les clients potentiels de l'expertise israélienne en la matière, « dans un contexte marqué par le phénomène terroriste »).

Développement de l’industrie militaire israélienne
On ne peut être plus cynique. Mais cette absence totale de sens moral a permis à l'industrie militaire de croître de manière spectaculaire au cours des dix dernières années, au point qu'Israël occupe désormais le cinquième rang mondial des marchands d'armes et commence à concurrencer ses anciens fournisseurs. Israël vend ses drones dans le monde entier, notamment pour la répression des manifestations (des drones de surveillance ont notamment été vendus à la Turquie, à l'Inde et au Brésil l'an dernier et plus récemment à la Suisse). Aujourd'hui, les ventes d'armes israéliennes occupent 7 % du marché mondial de l'armement.
Mais le plus important, c'est l'attitude d'Israël dans la région, l'état de guerre permanente qu'y fait régner le refus obstiné de son gouvernement de mettre fin à l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza et de laisser s'installer un État palestinien pourtant promis par l'ONU depuis 1947. À cause de ce déni du droit international et des guerres successives qu'il a entraînées depuis 1948, la région du Moyen Orient reste le premier client des marchands d'armes du monde entier, à commencer bien entendu par les États-Unis, qui se taillent la part du lion. Ces derniers ont d'énormes stocks d'armes en Israël et s'en servent pour les tester et pour affirmer leur présence en Méditerranée – et pendant la dernière opération à Gaza, Washington a autorisé l'armée israélienne, à court de munitions, à y puiser.
Selon une récente étude du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Sur les traces des armes dans le dédale proche-oriental) : « depuis la fin de la Guerre froide, c'est la région qui a importé le plus d'armements : les dépenses militaires y atteignaient 123 milliards de dollars en 2011 contre 78 en 2002 soit + 58 % ». Parmi les plus importantes, celles de la Jordanie, des Émirats et de l'Arabie saoudite ont augmenté de + 90 % entre 2002 et 2011. La part des États-Unis dans ce florissant marché a atteint 80 % entre 2008 et 2011 contre 30 % entre 2004 et 2007. La part de l'Europe a régressé dans le même temps de 35 % à 9 %. Un bon point car certaines ventes d'armes ont été refusées pour respecter le « code de bonne conduite » de l'UE. Quelques pays, dont l'Espagne, ont annulé des livraisons en cours cet été.
Si Israël n'existait pas, les marchands d'armes devraient l'inventer. Et peut-être aussi les marchands de béton et de fers à béton qui vont profiter des 5 milliards de dollars qui viennent d'être alloués par la Conférence des donateurs du Caire à la reconstruction de Gaza, de ses 10 000 maisons détruites, de ses hôpitaux et de ses écoles, de son réseau d'eau et d'électricité. 5 milliards dont l'essentiel ira à des entreprises israéliennes puisque le blocus de Gaza n'est toujours pas levé. Les affaires sont les affaires et la guerre un éternel recommencement.

*Françoise Germain Robin est journaliste.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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