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Les socialistes français et la guerre (1912-1920), Jean-Paul Scot*

La Première Guerre mondiale n’a pas seulement interrompu les progrès des forces démocratiques en Europe, elle a profondément transformé le mouvement ouvrier et le socialisme.

Au congrès de Bâle en septembre 1912, Jaurès exhortait l’Internationale ouvrière et socialiste « à faire pénétrer partout sa parole de paix, à déployer partout son action légale ou révolutionnaire pour empêcher la guerre, ou sinon à demander des comptes aux criminels qui en seront les fauteurs ». Les partis membres de l’Internationale faillirent à leur mission.  

Les conséquences
de l’Union sacrée

Jaurès assassiné, l’opposition à la guerre s’effondre : « Ils ont assassiné Jaurès, nous n’assassinerons pas la France » titre La Guerre sociale. Édouard Vaillant donne le ton général : « En présence de l’agression, les socialistes rempliront tous leur devoir. Pour la France, pour la République, pour l’Internationale ». Et Léon Jouhaux, le secrétaire de la CGT, d’affirmer : « ceux qui partiront demain sauront remplir leur devoir. […] Nous serons les soldats de la liberté… ». Le 4 août 1914, les députés socialistes votent à l’unanimité les crédits de guerre, les pleins pouvoirs et l’état de siège. Jules Guesde et Marcel Sembat entrent au gouvernement. Face au ralliement de tous ces dirigeants à l’Union sacrée, la classe ouvrière n’est pas partie au front la fleur au fusil, mais résignée, « le cœur meurtri » ; les refus de la mobilisation ont été exceptionnels.
Les dirigeants socialistes qui en 1912 déclaraient la « guerre à la guerre », participent jusqu’au bout à cette guerre « juste », « défensive », pour le « droit ». La guerre favorise par ailleurs la mise en place d’un syndicalisme de collaboration de classe sous l’égide du socialiste « réformiste » Albert Thomas, ministre de l’Armement, qui joue un rôle capital pour intégrer le syndicalisme dans l’Union sacrée (délégués d’atelier, commissions mixtes pour l’effort de guerre, satisfaction de revendications minimales).

Faiblesse des oppositions à l’Union sacrée
Il faut attendre mai 1915 pour qu’une fédération socialiste (Haute-Vienne) demande que la direction de la SFIO « tende une oreille attentive à toute tentative de paix, d’où qu’elle vienne ». En septembre 1915, à la conférence de Zimmerwald réunie en Suisse pour coordonner l’action internationale contre la guerre, ne participent que deux « minoritaires » de la CGT : Merrheim et Bourderon.
Ce n’est qu’à partir de janvier 1916 que les objectifs zimmerwaldiens (paix sans annexion ni indemnité sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) pénètrent la CGT et la SFIO. Dans la SFIO, face aux « majoritaires » soutenant jusqu’au bout l’Union sacrée (Blum, Renaudel), s’affirment alors des « minoritaires » regroupés derrière Jean Longuet. « Centristes », ils continuent à voter les crédits de guerre pour préserver l’unité des socialistes tout en espérant la « reconstruction » du socialisme international. En 1916, seuls trois députés socialistes refusent de voter ces crédits ; mais ils continuent de rejeter, dans le même temps, le « défaitisme révolutionnaire ».
Pendant la guerre, la question nationale supplante le plus souvent la position de classe. Et à l’opposition traditionnelle avant 1914 entre socialistes et syndicalistes, se substitue désormais le conflit dans chaque organisation entre réformistes et révolutionnaires. La CGT et la SFIO se rapprochent et collaborent dans l’Union sacrée, alors que des opposants minoritaires s’affirment peu à peu en leur sein.

Les crises de 1917-1918
La révolution russe de février 1917, l’échec sanglant des offensives militaires à outrance, les mutineries du printemps sur le front et les premières grèves ouvrières à l’arrière suscitent des aspirations nouvelles pour en finir avec le grand « massacre des prolétaires ». Face au mécontentement populaire, les ministres socialistes quittent le gouvernement Clemen­ceau en septembre 1917. Mais la SFIO continue à voter les crédits de guerre.
La révolution soviétique d’Octobre 1917 ne provoque pas en France d’ébranlement profond comme dans d’autres pays d’Europe. La grande presse déchaîne aussitôt un tir de barrage contre les bolcheviks « agents stipendiés du Kaiser », contre Lénine et Trotski et plus encore contre ces « Russes qui nous lâchent », qui « nous poignardent dans le dos » après la signature de la paix séparée de Brest-Litovsk (mars 1918), conclue entre le Reich et la jeune république bolchevique.
La direction de la SFIO, elle, dénonce « le coup de folie » de Lénine. Clemenceau réprime et neutralise les puissantes grèves de la métallurgie parisienne et stéphanoise au printemps 1918 en s’appuyant sur une direction de la SFIO toujours ralliée à l’union nationale. De plus en plus de socialistes « centristes » répudient l’Union sacrée et rejettent dans le même temps l’expérience soviétique. En octobre 1918, ils prennent enfin la direction de la SFIO : Ludovic-Oscar Frossard devient secrétaire général et Marcel Cachin directeur de L’Humanité. Si une aile droite reste fidèle à l’union nationale, une petite aile gauche préconise, seule, l’exemple des soviets.

Les mutations du syndicalisme et du socialisme en 1919-1920
Mais, dès l’armistice, les luttes politiques et sociales ressurgissent à l’échelle nationale et internationale. La croisade militaire antibolchevique lancée par Clemenceau aboutit aux mutineries de toute la flotte de la mer Noire (février-avril 1919), de Toulon et de Brest. En dépit d’une répression sans merci, le gouvernement doit « mettre bas les pattes devant la Russie des soviets ». Le 1er mai 1919, de puissantes manifestations éclatent, sur fond de crise de reconversion de l’économie de guerre. À leur suite, les grèves se multiplient. Ces mouvements revendicatifs débordent le plus souvent les dirigeants confédéraux et remportent des succès notables : hausses des salaires, journée de 8 heures, contrats collectifs. La CGT triple ses effectifs d’avant-guerre et devient enfin une organisation de masse (1, 6 million début 1920).
Mais la grève générale déclenchée le 1er mai 1920 subit un cuisant échec face à la résolution du gouvernement voulant à tout prix « gagner la bataille de la Marne sociale » face aux « agents de Moscou » : la contre-offensive patronale isole l’avant-garde révolutionnaire peu expérimentée (plus de 20 000 révoqués).
Tétanisée par cet échec, la direction de la CGT, très réservée face à l’expérience soviétique, reste aux mains de Jouhaux et des réformistes. Néan­moins, le glissement à gauche s’amplifie au sein d’une SFIO qui triple le nombre de ses adhérents : 180 000 en décembre 1920. Ses effectifs sont renouvelés aux 4/5e ; sa base sociale est inédite, majoritairement composée d’ouvriers de l’industrie et des transports. Sa direction, en revanche, reste aux mains d’élus, de journalistes et d’intellectuels. Aux élections de novembre 1919, la SFIO obtient 1,7 million de suffrages, soit 21 % des exprimés et un gain de 6,6 %. En dépit de la victoire écrasante de l’Union nationale et de la perte d’une trentaine de députés, le Parti socialiste gagne en influence en exprimant la radicalisation d’une classe ouvrière et d’une paysannerie qui entendent faire payer à la bourgeoisie le prix de la guerre.
Mais si le courant réformiste de la SFIO – qui refuse catégoriquement l’adhésion à la IIIe Internationale fondée à Moscou tout en se réclamant du socialisme révolutionnaire et de la dictature du prolétariat – perd du terrain, le courant révolutionnaire reste, lui, très divisé : il s’affirme en partie hors de la SFIO dans le Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale qui rassemble anarchistes, syndicalistes révolutionnaires et socialistes de gauche. Dans la SFIO, l’aile gauche (plus d’un tiers des adhérents au Congrès de Strasbourg de février 1920) pousse la majorité centriste à envoyer Frossard et Cachin « en mission d’enquête et de négociation » à Moscou. À leur retour, ils se font les propagandistes de l’adhésion sans condition à la IIIe Internationale à laquelle le Congrès de Tours décide d’adhérer le 29 décembre 1920, par 3 208 voix contre 1 022, en créant le Parti communiste français.
Les principales motivations sont d’abord l’hostilité aux « socialistes bourgeois », puis à l’Union sacrée et au socialisme de guerre, la volonté de rompre avec le réformisme et la collaboration de classe, et enfin le soutien à la Révolution russe. Ainsi s’exprime consciemment la rupture avec la politique menée par la SFIO pendant la guerre.
La guerre a donc entraîné une mue du système politique français. À la vieille opposition droite/gauche issue de la Révolution française et de la Répu­blique se superposent désormais l’antagonisme majeur de la lutte de classes entre bourgeoisie et prolétariat ainsi que le conflit dérivé entre réformistes et révolutionnaires. Il est vrai que la stratégie de Jaurès de la voie française vers le socialisme démocratique par le réformisme révolutionnaire a été bien oubliée.

*Jean-Paul Scot est historien. Il est titulaire honoraire de la Chaire supérieure d’histoire du lycée Lakanal (Sceaux).
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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