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Mussolini entre en scène, Luciano Canfora

« Continuons à observer les destins du socialisme européen face à la guerre en suivant la carte géographique : c’est un problème vaste, qu’il faut considérer au cas par cas. Nous avons déjà parlé de l’Allemagne et de la France. Voyons l’Italie. Elle se trouve dans une situation singulière, et pour deux raisons : d’abord et avant tout, parce qu’elle n’est pas en guerre. Bien que la Triplice constitue une cage assez pesante, avec des clauses qui pourraient obliger le gouvernement italien à entrer dans le conflit, certains événements, certains comportements ont fait en sorte que le gouvernement italien a pu, en toute légitimité, se déclarer neutre […]

En Italie, non seulement les socialistes – qui sont présents au Parlement, en minorité, certes, mais une minorité combative – mais également le président du Conseil, Giolitti, le principal représentant de la force hégémonique, le parti libéral, sont contre la guerre. […] Donc l’Italie reste neutre, ce qui permet aux socialistes italiens de proclamer leur internationalisme : leur idée est que la guerre est un crime, qu’on n’a pas le droit de conduire le prolétariat à combattre les prolétaires des autres pays. En un sens, les socialistes sont favorisés par cette neutralité de l’Italie : elle leur permet d’assumer la même attitude que celle des minorités socialistes allemande et française qui sont hostiles à la guerre mais ne peuvent peser. […] Les timides et sympathiques socialistes italiens (Turati, etc.) se trouvent donc d’accord avec Lénine et les bolcheviks, quelque diverses que soient, sous d’autres rapports, leurs positions. En particulier, un des plus importants dirigeants socialistes italiens d’alors, Benito Mussolini, qui se trouve également avoir été peu de mois auparavant – début juin 1914 – un des organisateurs de la « Semaine rouge ». […] Benito Mussolini est également un dirigeant influent du parti, c’est le directeur de l’Avanti ! [...] À peine le conflit a-t-il éclaté, à peine est-il clair que l’on va vers la guerre, que Mussolini publie dans l’Avanti ! un article très véhément, intitulé « À bas la guerre » […]

Ce qui frappera de stupeur non seulement les contemporains, mais aussi les historiens qui continuent à se confronter à ce personnage, c’est son brutal revirement : en quelques mois, il passe dans le camp de l’interventionnisme, rompant du même coup avec le Parti socialiste italien. C’est alors qu’il fonde son organe de presse personnel, Il popolo d’Italia (« Peuple d’Italie »), et lance une campagne pour l’entrée en guerre de l’Italie, en syntonie avec Gabriele D’Annunzio, avec le parti nationaliste, avec les cercles militaires et économiques italiens qui poussent à la guerre. Ce changement de front sera déterminant pour l’avenir. Par exemple, la façon dont l’Italie est entrée en guerre, en mai 1915, sous la pression de la rue et contre la volonté du Parlement, fut, comme on l’a dit, quasiment un coup d’État du roi, le premier coup d’État du roi, avant celui de la « marche sur Rome » d’octobre 1922. Les célèbres « radieuses journées de mai » de mai 1915 sont de facto un coup d’État qui conduit l’Italie dans cette aventure qui sera ensuite la matrice du fascisme. Qu’est-ce qui a déterminé ce changement de front imprévisible ?

[…] Une agitatrice anarchiste nommée Marie Rygier, qui fut très proche de Mussolini, publia en 1926 un écrit très polémique – publié en Italie à la chute du fascisme, en 1945 […] –, intitulé Mussolini agent de la police française. Marie Rygier accusait Mussolini, documents à l’appui, d’avoir été approché et acheté, engagé par les services français, pendant un de ses exils politiques en France. Comme la France avait un besoin vital que l’Italie se détache de la Triplice, la conversion improvisée de l’ultra-internationaliste et socialiste Mussolini à la cause de la guerre est probablement due au fait que ses supérieurs français ont trouvé en lui, alors, l’homme qui devait porter l’opinion publique vers le choix de la guerre. Dans l’art de mener l’opinion publique où il voulait, il avait un talent immense, c’était un agitateur inégalable »

 

*Luciano Canfora est historien. Il est professeur de philologie grecque et latine à l'université de Bari (Italie).
Extraits de Luciano Canfora, 1914, Flammarion, 2014 (1ère édition en italien : 2006) reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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