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Profiter de la guerre… et s'en défendre, François Bouloc

Ou quand le capitalisme financier est contesté au nom de la nation.

«Se rangeant dans le giron d’une Union sacrée qui, si elle s’impose en tant que norme à tous les citoyens, se révèle singulièrement plus attrayante pour les dominants de l’ordre social, les milieux patronaux passent, comme l’officier de Julien Gracq dans Un balcon en forêt, une sorte de « fleur à la boutonnière » avec l’entrée en guerre. Tendant à neutraliser la contestation interne, l’union nationale joue en effet nettement en faveur de ceux qui ont intérêt à la préservation de l’ordre en place. La répartition inégale des pertes et profits matériels et/ou symboliques inhérents à la paix civile instaurée est d’ailleurs marginalement perçue depuis le bas de l’édifice social. De cette prise de conscience résulte d’abord de l’indignation puis une démarche de proposition qui vient interférer avec le consensus, sans jamais toutefois être en mesure de dépasser ce cadre de réflexion obligé. […]

Vilipendée, l’élite socio-économique est suspecte a priori de bénéficier sans risque de la guerre. Ainsi mis en cause et mis en position-limite vis-à-vis de la communauté nationale, les capitalistes français de tous ordres sont contraints de produire une argumentation sur les finalités de leur action de temps de guerre. Or il n’est pas si commun que les individus ou groupes sis au faîte de l’édifice social aient à se justifier, se trouvent acculés à endosser la charge de la preuve. […]

Dans le cas qui nous intéresse, c’est en effet un groupe socialement dominant, dans son ensemble, qui se retrouve pris à partie et comme bouté hors de la nation et du corps citoyen au nom d’une attitude indigne. Ceci n’est pas à proprement parler spécifique à la Grande Guerre, et la contestation de l’ordre établi et de ceux qui sont installés en son sein n’est pas, entre 1914 et 1918, chose nouvelle. Non, ce qui est ici remarquable, c’est l’élargissement considérable de l’assise de la remise en cause des fondements de l’ordre capitaliste, et du premier d’entre eux, la légitimité du profit. Tout se passe comme si le changement de référentiel fondamental du discours anticapitalisteet de contestation sociale par rapport à l’avant-guerre avait permis une explosion de l’audience de celui-ci. Le capitalisme industriel et financier n’est plus contesté primordialement au nom des idées socialistes, il l’est, et par les socialistes eux-mêmes, d’abord et avant tout au nom de la nation. Du fait de la guerre, en d’autres termes, la bourgeoisie économique doit donc se protéger et repenser ses méthodes de justification de soi en tant que classe privilégiée. […] L’entrée en guerre redistribue les cartes. Désormais, sinon le capitalisme, du moins ses résultantes vont être mis en balance avec le sacrifice de masse. […] Là où les socialistes contestaient le capitalisme théoriquement et au nom de l’observation du monde social – misère ouvrière, conditions de vie des couches populaires,etc. – et, ce faisant, se coupaient de l’audience d’une certaine partie des dominés, enclins non pas à se révolter contre les inégalités, mais au contraire à suivre des stratégies individuelles de mobilité sociale ascendante ou de simple survie, la guerre simplifie tout : le sacrifice de chacun au nom de tous délégitime toute forme de profit. Il se produit ainsi une  évolution du jugement collectif, qui met en péril de façon bien plus large qu’auparavant la place du capitalisme dans le consensus. Désormais considéré comme contraire non plusseulement à des principes égalitaires, mais aux intérêts de la nation, celle-là même pour laquelle les camarades, mais aussi les fils, les frères, les maris,les fiancés risquent leur vie, le profit capitaliste ou même simplement marchand est banni en son principe. Il y a là péril en la demeure pour les élites socio-économiques. Leur légitimité se trouve controversée au nom d’une idéologie unanimiste d’abnégation et de mobilisation. Ce que les milieux industriels et d’affaires gagnent d’un côté en quiétude sociale et politique, ainsi qu’en carnets de commandes bien remplis, ils le perdent en quelque sorte de l’autre, quant à la solidité des assises symboliques de leurs positions. […] Ces franges de la population ne jouissaient déjà pas, avant-guerre, d’une légitimité inconditionnelle : la situation ne risque pas de s’améliorer avec l’exacerbation des sensibilités induite par les hostilités.
Avant même de justifier leurs profits, les administrateurs doivent créer les conditions de leur acceptation, au moins relative, dans la communauté nationale. Quelle peut être, dans cette optique, la méthode supérieure en efficacité à celle qui consiste à s’amalgamer aux ouvriers patriotes et, bien mieux, aux combattants ? […] La référence à l’union nationale est tellement efficace pour les milieux industriels qu’elle fait question : doit-on accorder crédit aux discours patriotiques unanimistes émanant des milieux qui nous occupent ici, ou doit-on au contraire n’y voir que de « nobles péroraisons fraternitaires » menant le cas échéant à une « instrumentalisation de l’Union sacrée » (P. Milza, présentation de M. Barrès, Les Diverses Familles spirituelles de la France ? […] Un patronat solidaire et presque partageur, soumis à l’intérêt général […] : voilà bien une mue au sein des rapports de production… ou bien un judicieux et ponctuel calcul à plusieurs facettes, permettant d’acquérir une paix sociale nécessaire en période d’activité intense par l’autolégitimation et le soutien tout à la fois volubile et matériel offert aux travailleurs »

*François Bouloc est historien. Il est docteur en histoire contemporaine.

Extraits de François Bouloc, Les profiteurs de guerre, Paris, Éditions Complexe, 2008.
Extraits reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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