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Une guerre de somnambules ou l’issue d’une crise générale du capitalisme ? Annie Lacroix-Riz*

L’historiographie dominante de la première guerre générale de l’impérialisme nie le rôle décisionnaire du capital financier pour l’imputer aux politiques et aux militaires.

Quel a été le rôle du grand capital français dans la Première Guerre mondiale ?
La campagne lancée dans l’Union européenne depuis 2013 a un double but. Premièrement, général : nier tout rapport entre la guerre et la crise systémique du capitalisme surgie en 1873, jamais réglée jusqu’à l’explosion de l’été 1914 ; limiter le « parti de la guerre » aux décideurs « politiques », en omettant leur fonction de délégués du capital le plus concentré. Deuxièmement, plus spécifique : désigner le ou les coupables, la Russie impérialiste et expansionniste et son auxiliaire serbe, qui auraient entraîné dans le cataclysme l’Angleterre, pourtant sur le point de conclure avec l’Allemagne un compromis satisfaisant, et la France, prisonnière d’une alliance fatale absurdement respectée par l’hyper-« nationaliste » Raymond Poincaré ; laver le Reich de sa responsabilité dans le conflit, qu’avait solidement établie l’historien ouest-allemand Fritz Fischer (pourtant ancien nazi) en 1961, dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-1918 - sa thèse de « l’aspiration à l’hégémonie mondiale » de l’impérialisme allemand, assuré d’un consensus intérieur exceptionnel incluant le puissant parti social-démocrate (SPD), s’est en effet imposée malgré des assauts académiques répétés.
Cette propagande récemment relayée, via un éditeur allemand, par l’économiste Philippe Simonnot [Non, l’Allemagne n’était pas coupable, Notes sur la responsabilité de la Première Guerre mondiale, édition bilingue, français-allemand] a médiatisé des historiens adaptés à ses objectifs. En France, le médiéviste Nicolas Offenstadt, qui a troqué sa spécialité pour « les mémoires » de la Grande Guerre, prescrit, pour « en finir avec dix idées reçues sur la guerre de 14-18 », de tordre le cou aux « interprétations marxistes des origines de la guerre [qui], derrière les réflexions de Lénine sur l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme, allouent une place centrale aux rivalités économiques accentuées par la baisse tendancielle du taux de profit, et au caractère prédateur des milieux industriels » [Le Monde, 4 novembre 2013]. En « Occident » (France comprise), Christopher Clark, professeur à l’université de Cambridge, spécialiste d’histoire culturelle du XIXe siècle, d’histoire religieuse et d’histoire de la Prusse depuis 1600, s’est hissé depuis 2012 au vedettariat « européen » avec Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, distribuant les mauvais points (russo-serbes) et les bons points (allemands). Aussitôt traduit, cet ouvrage a bénéficié d’une campagne mondiale qui rappelle celle du Livre noir du communisme (1997).
Ce courant a pris pour tête de Turc l’affreux « nationaliste » buté Raymond Poincaré, sans préciser que celui-ci avait été l’instrument de son
capital financier national, comme ses pairs des autres belligérants, à commencer par le pangermaniste Gustav Stresemann, porte-parole de la grande industrie allemande que l’historiographie « européiste » a transformé en Saint-Père de l’Europe. C’est en effet le Comité des forges en général, la dynastie de Wendel en particulier, qui firent de Poincaré un élu et un homme politique clé, comme nombre de ses contemporains (tel Albert Lebrun) et successeurs français (tel Robert Schuman).

La guerre du Comité des forges, du Comité des houillères et de la haute banque
La seule lecture de Bel-Ami de Maupassant révèle que c’est la Banque de Paris et des Pays-Bas qui décida de conquérir le Maroc et en obtint les moyens de l’État. Il suffit de dépouiller les procès-verbaux du conseil général de la Banque de France, consultables en ses archives, pour saisir que ce club des financiers du coup d’État du 18 Brumaire de Bonaparte dirigeait depuis sa fondation (1802) l’État, via le ministère des Finances. Mais l’historiographie dominante nie le rôle décisionnaire du capital financier, pour l’imputer aux politiques et aux militaires, responsables, en période d’activité, de l’achat d’armements par les États français et étrangers, et gratifiés à leur retraite de luxueuses sinécures par les groupes financiers concernés.
« La volonté de paix prêtée au capital financier, au sein des grandes puissances – thème majeur de la campagne contre “les réflexions de Lénine” et contre “les somnambules” […] hantés par des chimères mais aveugles à la réalité de l’horreur qu’ils s’apprêtaient à déchaîner sur le monde » (Clark), déboucha en effet, sur fond de crise et de rivalités économiques insurmontables, sur « un partage et […] un repartage du monde ». La décennie précédant l’explosion de 1914 avait illustré, par l’ampleur des conflits inter-impérialistes surgis en toutes zones, « la transition du partage pacifique au partage non pacifique » [Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Essai de vulgarisation] : la violence des guerres économiques coloniales ou « périphériques » (dans l’Europe balkanique) annonça « l’horreur » qui allait suivre. L’extermi­nation des Hereros (dans l’actuelle Namibie) n’avait pas relevé du seul général prussien Lothar von Trotha. Helmut Bley, pionnier de l’étude de ce génocide de 1904-1905, cite la Deutsche Südwestafrikanische Zeitung, porte-parole du grand capital colonial, pressée (le 2 mai 1906) d’appliquer à la Russie, riche Ukraine en tête, le « droit du plus fort » labellisé par le modèle africain : « Qu’est-ce qui nous empêche de rapporter [le] principe [du] droit du plus fort non seulement à la politique coloniale, mais à l’ensemble de la politique ? Est-il pire d’étendre nos territoires et de les développer aux dépens des Blancs inférieurs à nous [les sous-hommes slaves] qu’aux dépens de Noirs sans défense ? L’Allemagne est surpeuplée : pourquoi son drapeau devrait-il flotter sur les rives sableuses d’Angra Pequena et de Swakopmund et non sur les fermes des steppes faiblement peuplées mais très productives de la Russie centrale et méridionale ? » Comme l’a observé Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’Afrique, l’expropriation coloniale, quels qu’en fussent les artisans et bénéficiaires, en Belgique, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc., avait anticipé toutes les atrocités des deux guerres mondiales.
Il n’y a pas eu d’équivalent français aux études précoces du cas allemand par Fischer et par Gerald Feldman, dont le remarquable tableau des classes sociales en guerre  a démontré l’hégémonie des « chefs de l’industrie lourde » sur les politiques et sur « les chefs de l’armée », qu’ils caseraient bientôt dans leurs conseils d’administration. Le retard n’a pas été rattrapé, l’évolution droitière du corps académique bloquant depuis les années 1980 l’histoire de l’impérialisme français. Le rôle joué dans l’entrée en guerre, la conduite du conflit, les conditions de sa conclusion et ses suites, par le trio décisionnaire Banque de France, Comité des forges et Comité des houillères n’est guère traité.
C’est ce trio, constitué entre 1802 et le Second Empire, qui avait avant-guerre guidé l’État dans toutes ses entreprises extérieures. C’est lui qui, sous le paravent de l’hyper-développement des attributions étatiques, fixa au plus menu détail l’organisation de l’exploitation, usant des services des éléments les plus droitiers de la CGT de Jouhaux et de la SFIO. Albert Thomas, théorique sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions, qui depuis 1915 servait directement « l’orgie de profit » du capital le plus concentré (formule que Feldman applique au cas allemand) eut fin 1916 cet accès de franchise sur l’impuissance de l’État où ses tuteurs lui avaient assigné un strapontin : « nous sommes obligés de payer les prix qu’ils exigent ; malgré nos négociations, malgré nos retards, malgré nos sommations, ne pouvons rien obtenir […] ; il faut céder, céder le plus rapidement possible pour ne pas amener des retards et pour créer l’enthousiasme de l’industrie indispensable ». En juin, un des grands bénéficiaires de la guerre, personnage si typique d’une relation franco-allemande faite de rivalités et d’entente en temps de paix comme en temps de guerre, François de Wendel, avait cyniquement déclaré à la Chambre : « l’État est à l’heure actuelle dans l’impossibilité absolue de se substituer à l’industrie privée, et dans ces conditions, force lui est bien de se servir des moyens qu’il a à sa disposition » [Journal Officiel des débats, 9 juin 1916]. C’est le même trio qui, depuis 1914, exposa à l’ectoplasme étatique comment, en cas de victoire, « contribuer à l’expansion économique de la France sur les marchés du monde » et « bannir chez [les Alliés] l’étiquette teutonne ». C’est lui qui fixa jusqu’au tracé des nouvelles frontières, « la paix dure » du traité de Versailles, avant d’empêcher le même État-berger de le mettre en œuvre, la modification du rapport des forces avec les deux impérialismes dominants, américain et allemand l’exigeant désormais.
François de Wendel, véritable roi de France, cumula au sortir de la guerre la présidence « du puissant Comité des forges, 7, rue de Madrid » (y succédant à Eugène Schneider) et la régence de la Banque de France. Lui et les siens établirent les règles de la paix puis de la guerre suivante, qui ne résulta pas non plus des fantasmes de somnambules. Ses héritiers et leurs pairs conservent une puissance similaire, symbolisée par un récent président du principal syndicat patronal, le MEDEF, héritier de la Confédération générale de la production française (CGPF) et du Conseil national du patronat français (CNPF). Il serait temps, alors que « l’européisme » célèbre l’Europe de la paix où la guerre gronde – autour de l’Ukraine, comme en 1914 et 1939 – de reprendre l’étude des véritables décideurs et bénéficiaires de la première guerre générale de l’impérialisme.  

*Annie Lacroix-Riz, est historienne.
Elle est professeur émérite d’histoire
contemporaine à l’université Paris-
VII-Diderot.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

 

 

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