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Refuser la guerre : 1917, le temps des mutins ? André Bach*

L’armée française a été secouée entre mai et juillet 1917 par un mouvement de désobéissance collective d’une grande violence symbolique, lourd de menaces pour les institutions : les mutineries.

Les causes lointaines
La thèse de Guy Pedroncini selon laquelle le mouvement était en relation quasi-exclusive avec l’échec de l’offensive Nivelle (1917) est désormais considérée comme trop réductrice et trop monocausale. En fait, l’événement s’inscrit culturellement dans un processus de plus longue durée. À partir de 1916, s’était généralisée la tenue du front avec un minimum de troupes tout en maintenant à l’arrière-front le reste des forces à l’instruction, prêtes à être engagées comme réserves sur les lieux qui le nécessitaient. Ainsi à Verdun, sur la Somme, les divisions entraient dans la fournaise, étaient retirées avant destruction tactique totale, mises au repos et à l’instruction avant d’être à nouveau réemployées, après que les effectifs eurent été recomplétés et leur instruction faite. Pendant ces périodes de repos-instruction, les hommes ont eu la latitude de réfléchir collectivement à leur situation. Le Contrôle postal, chargé de la surveillance du courrier écrit par les Poilus, n’a pas vraiment pu saisir la progression des raisonnements chez certains tandis que le Comman­dement ne s’est pas inquiété des refus collectifs ponctuels de 1916, vite jugulés.
L’hiver 1916-1917 se passa dans la préparation de la grande offensive de printemps. Sur un espace restreint, les troupes vinrent se concentrer, essentiellement pour bâtir l’infrastructure de l’offensive à base de terrassements. Les temps morts furent nombreux, la presse très lue. Priorité resta naturellement à l’hypothèse de la victoire obtenue par la percée décisive, manière non conflictuelle de sortir de la guerre. Mais le nouvel échec militaire au Chemin des Dames vint cette fois s’insérer au sein d’un environnement national et international en changement. Un des plus solides alliés de la France, la Russie, était entré en turbulence, l’autorité hiérarchique militaire y était contestée, voire conspuée et l’hypothèse d’un pays sortant de son propre chef de la guerre, sous pression populaire, paraissait quitter le champ de l’utopie. De plus, en France, au sortir d’un des plus rudes hivers du XXe siècle, l’arrière, soumis aux privations, s’était mis à bouger avec l’apparition de grèves et de mots d’ordre critiques.
Tous ces événements furent suivis avec attention et commentés dans les lieux de cantonnement, lieu d’incubation de l’idée qu’il était peut-être possible, au sein de petits noyaux révolutionnaires, de peser sur la décision politique. Ces calculs furent faits par des hommes qui, du fait des pertes, étaient d’origines très diverses, et qui prenaient conscience de leur condition commune « oubliés du front ».

La crise
L’État-Major n’a semble-t-il pas saisi cette fermentation. Pour la description physique des mutineries, on peut s’en rapporter à l’excellente description factuelle qu’en fait Denis Rolland (La « grève » des tranchées. Les mutineries de 1917). Il faut ensuite se plonger dans la lecture du livre d’André Loez pour comprendre sociologiquement qui furent « les mutins » (14-18. Les refus de guerre. Une histoire des mutins). Surpris, dépassé, durant les trois « chaudes » semaines courant de fin mai à la première quinzaine de juin, le commandement militaire a eu du mal à s’adapter. Le premier réflexe explicatif officiel fut que l’on avait à faire à des défaitistes, payés par l’argent allemand.

Une masse majoritairement mécontente
Saisir l’ampleur des mutineries de 1917, suppose de comprendre au préalable que ceux des soldats qui considéraient les conditions réunies pour un soulèvement révolutionnaire étaient une « minorité » ; mais, aussi minoritaires qu’ils aient été, ils disposaient d’un matériau particulièrement inflammable : la quasi-totalité des hommes présents sur l’arrière-front, tous prêts à suivre un mouvement leur assurant le respect de leur droit à la permission tous les quatre mois. Face à la perspective d’une guerre sans fin, la possibilité de revoir les siens, sa petite patrie, à quelques heures de chemin de fer du front, était le minimum non négociable pour eux ; une sorte de contrepartie à leur maintien dans les tranchées en dépit de la perception globale d’un conflit sans issue prévisible. La désinvolture du Commandement depuis plusieurs mois à ce sujet, la suspension de ce droit à la permission avant la grande offensive, couplés à la découverte qu’après l’offensive, on en était toujours au même point, avait développé une irritation massive. Elle a offert aux « agitateurs » la disponibilité d’une masse de manœuvre même si cette masse ne partageait qu’à des degrés divers certains des slogans avancés, comme celui de la sortie unilatérale de la guerre, quoi qu’il en coûtât.

Un échec dû à des mesures ponctuelles mais surtout à un refus sociétal de l’aventure
En rétablissant les permissions en catastrophe, en communiquant sur le désir d’améliorer les conditions de vie, le commandement militaire a en partie cassé la dynamique du mouvement en privant les plus déterminés de cette masse qui les protégeait. Mais surtout, si le commandement n’a pas été débordé par le phénomène, c’est qu’en réalité il a pu bénéficier d’un environnement qui le lui a permis.
Tout d’abord, le commandement de contact, officiers et sous-officiers, n’a pas suivi le mouvement. L’enca­drement a été composé sur la durée de la guerre par presque 200 000 officiers et 6 à 700 000 sous-officiers, issus essentiellement de la conscription. Il est resté rétif à l’aspect révolutionnaire du mouvement. Faisant partie de ceux ayant été le plus imprégnés de l’enseignement de l’école républicaine – l’accession au commandement obligeant à disposer d’une certaine aisance rédactionnelle pour rédiger la paperasse militaire – les cadres étaient politiquement à l’image du parlement qu’ils avaient élu en mai 1914 : radicaux-socialistes et socialistes modérés. Critiques éventuellement envers le Haut Commandement, envers les hommes politiques, ils ne souhaitaient pas, par la défaite, attenter à la République, perçue comme vecteur d’espérance en l’avenir et d’ascension sociale.
Ensuite, l’arrière lui-même, une fois satisfait par des mesures catégorielles, n’a pas suivi, phénomène qui a brisé l’élan des plus virulents, obligés dès lors de stopper tout prosélytisme au risque d’être incarcérés. On retrouve certains de ces meneurs en 1920 lors de la scission du Congrès de Tours. En effet, l’un des points de divergence durs entre socialistes et communistes fut l’attitude prise lors des mutineries.
Ce mouvement de désobéissance en pleine guerre demeure dans la mémoire collective un événement de première grandeur, qui a déstabilisé hommes politiques et commandement militaire. Aujourd’hui encore, la signification qu’on lui accorde est un marqueur des différences structurant les conceptions politiques dans notre communauté nationale. 

*André Bach est général et historien. Il est cofondateur du Collectif de recherche internationale et de débat sur la guerre de 14-18 (CRID 14-18).
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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