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Contrainte ou consentement ? Retour sur un débat historiographique dépassé, Rémy Cazals*

Le collectif de recherche internationale et de débat pour l’histoire de la Première Guerre mondiale veut retrouver une histoire sociale un peu trop oubliée, en analysant en particulier les témoignages écrits des catégories populaires.

Au cours des années 1990, dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale, est revenue la vieille théorie du consentement patriotique des acteurs à la guerre, avec même un prolongement, celui de leur consentement à ses violences. Tous devaient aspirer à prendre part à la lutte. Les médecins devaient se sentir dévalorisés de ne pas combattre ; les prisonniers de guerre devaient se sentir exclus et vouloir s’évader afin de retourner aux tranchées, « passer de la périphérie au centre », suivant une formulation bien abstraite. Une « culture de guerre », faite de haine pour l’ennemi et d’esprit de croisade, se serait emparée de tous les esprits, liée à une « brutalisation » (c’est-à-dire une transformation en brutes) des individus et, par extension, des sociétés européennes. C’est en tout cas ce que l’on essayait de nous faire croire, en atteste la « traduction » sans scrupule du titre du livre de George Mosse, Fallen Soldiers, Reshaping the Memory of the World Wars [littéralement : « Les soldats tombés. Une refonte de la mémoire des guerres mondiales »]en De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes. Quelques témoignages bien choisis étayaient cette théorie ; ceux qui gênaient étaient balayés avec une vertueuse indignation au nom de « l’historicité » devant ce qui était désigné de manière péjorative comme « la dictature du témoignage ».

Création du CRID 14-18
Cette thèse prospéra, profitant de la vogue de l’histoire culturelle et de l’inattention des historiens reconnus. La mansuétude de ces derniers est d’autant plus étonnante qu’ils étaient accusés d’avoir renoncé, dans leurs ouvrages, aux règles élémentaires de la méthode historique. Cette absence de réaction, le rôle des média et le relais des programmes d’enseignement permirent à la théorie « consentement – culture de guerre – brutalisation – dictature du témoignage » de dominer, marginalisant ceux qui ne la partageaient pas. Mais ces derniers finirent par se réunir et formèrent le Collectif de recherche internationale et de débat pour l’histoire de la Première Guerre mondiale (CRID 14-18). Baptisé à tort « école de la contrainte », ce groupe extrêmement varié, puisqu’il rassemble universitaires, étudiants, professeurs du secondaire et du primaire et chercheurs de terrain, a fini par se faire reconnaître. Il a produit des thèses, organisé des colloques et des expositions, publié quantité de volumes individuels ou collectifs ; totalement exclu du comité d’historiens pour le 90e anniversaire de l’armistice en 2008, il est bien représenté dans le comité scientifique de la Mission du Centenaire en 2014. Ses positions, qui ont fait évoluer la recherche, sont données ci-dessous dans les grandes lignes.

De la pleine adhésion
à la soumission et l’obéissance

L’utilisation du mot « consentement » n’est pas satisfaisante car il peut avoir des sens différents, depuis la pleine adhésion jusqu’à la soumission et l’obéissance. Les témoignages des soldats de base illustrent le deuxième sens. Même ambiguïté dans « culture de guerre » : peut-on parler d’une culture au sens ethnographique du terme lorsqu’il s’agit seulement de dire que les représentations des acteurs de 1914-1918 étaient marquées par l’existence même de la guerre ? Du côté du CRID 14-18, on préfère parler d’une imprégnation plus ou moins forte de « discours dominant » selon les individus et leur position dans la guerre, tandis que persistaient les traits culturels extrêmement variés du temps de paix.
En effet, la recherche, la publication, l’analyse et la confrontation de centaines de témoignages montrent que la haine de l’ennemi était plus répandue dans les journaux bourreurs de crâne que dans les tranchées de première ligne où les trêves tacites et même les fraternisations furent fréquentes, encouragées par la proximité (étroitesse du no man’s land, similitude de situation des deux côtés, dans la boue et sous les obus). Plusieurs combattants réservaient la haine pour les dirigeants qui n’avaient pas su éviter la guerre ni marcher vers la paix, pour les généraux qui ne savaient pas économiser les vies humaines, pour les jusqu’au-boutistes de l’arrière, en particulier les journalistes. Tous condamnaient les embusqués, mais presque tous cherchaient un filon pour obtenir une place moins exposée au danger. Loin de se sentir honteux, les médecins étaient fiers de soigner et de sauver quelques vies, regrettant de ne pouvoir faire mieux dans des conditions très difficiles. La grande majorité des prisonniers de guerre pensaient avoir fait leur devoir et ne souhaitaient pas retourner sous le feu. Dans les tranchées, la ténacité des poilus s’explique par un faisceau de facteurs qui jouaient différemment selon les individus, leur formation et leur grade, selon l’exposition au danger, selon la durée de l’expérience combattante : un peu de chauvinisme, du patriotisme défensif, le poids de la contrainte sociale, le strict encadrement militaire et surtout l’importance accordée au regard des autres.

Le véritable patriotisme, vouloir le bonheur de sa patrie
Au départ, le mot « patriote » avait un sens positif. Puis la réalité de la guerre conduisit certains à penser que Jaurès avait raison de dire que le véritable patriotisme était de vouloir le bonheur de sa patrie et non de la lancer dans des guerres destructrices contre d’autres patries. Le « patriote », dans les témoignages de combattants, finit par être considéré de manière péjorative : celui qui, de l’arrière, poussait à la continuation de la guerre « jusqu’au bout ». Les termes jaurésiens de « patriotes de parade et de tapage », désignant les nationalistes d’avant 1914, se retrouvent dans les témoignages de Victorin Bès (« les patriotes déclamateurs »), Henri Fauconnier (« les professeurs de patriotisme »), Jean Jury (qui ose la formule « le patriotisme paonnesque »), et de quantité d’autres.
Les membres du CRID 14-18, estiment qu’il faut retrouver une histoire sociale un peu trop oubliée. La brutalité de la guerre civile en Russie et du fascisme italien ont de profondes causes sociales et ne sont pas seulement le produit d’une accoutumance à la mort de masse entre 1914 et 1918. Quant à la cruauté de la guerre civile espagnole de 1936-1939, quel rapport avec une guerre de 14-18 dans laquelle l’Espagne était restée neutre ? Il ne faut pas exagérer en parlant d’une « brutalisation » des sociétés européennes qui serait née de la Première Guerre mondiale. Le livre de George Mosse évoqué ci-dessus n’emploie d’ailleurs le mot qu’à propos de la « brutalisation du champ politique allemand » ; et encore ne faut-il pas oublier que le parti nazi obtint moins de 3 % des voix aux élections législatives de 1928 : c’est la crise de 1929 qui porta Hitler au pouvoir.
Le souci d’histoire sociale nous conduit à rechercher les témoignages écrits provenant des catégories populaires. Parmi les 250 témoins analysés en 1929 par Jean Norton Cru, 78 % appartenaient aux classes dirigeantes et au monde des intellectuels et 22 % étaient des étudiants, destinés à les rejoindre. Dans 500 Témoins de la Grande Guerre, livre collectif publié pour le Centenaire, 50 % sont des cultivateurs, artisans, ouvriers, petits commerçants, employés de bureau, instituteurs de villages. Et la « Grande Collecte », organisée notamment par les dépôts d’archives, va accentuer cette tendance bien venue.
S’il y a un thème qui revient dans la plupart des correspondances, c’est bien la découverte ou la redécouverte de l’amour conjugal, du fait de la longue séparation. La plupart des hommes qui ont vécu dans la brutalité de la guerre, dans un certain ensauvagement, qui ont été traumatisés parfois très gravement, ne sont pas devenus des brutes. Louis Barthas, caporal d’infanterie, termine ainsi son témoignage qui en rejoint bien d’autres (Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 : « Revenu au sein de ma famille après des années de cauchemar, je goûte la joie de vivre, de revivre plutôt. J’éprouve un bonheur attendri à des choses auxquelles, avant, je ne faisais nul cas : m’asseoir à mon foyer, à ma table, coucher dans mon lit, chassant le sommeil pour entendre le vent heurter les volets, lutter avec les grands platanes voisins, entendre la pluie frapper inoffensive aux carreaux, contempler une nuit étoilée, sereine, silencieuse ou, par une nuit sans lune, sombre, évoquer les nuits pareilles passées là-haut… »

*Rémy Cazals est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Toulouse-II.
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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