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Un nouveau monde, Frédérick Genevée*

La Première Guerre mondiale, dont les causes sont multiples – crise du capitalisme dans l’une de ses phases de mondialisation, affrontements inter-impérialistes et coloniaux, déchaînements des nationalismes et logique implacable des alliances politico-militaires – accouche d’un nouveau monde.

La Première Guerre mondiale a fondé le XXe siècle, le court XXe siècle comme l’écrivait Eric Hobsbawm. Qu’elle fût à la racine des processus historiques qui suivirent ou qu’elle accélérât des mouvements de fond antérieurs, de cette guerre, comme en eurent conscience d’une manière ou d’une autre ses contemporains, naquit un nouveau monde. Elle marqua les consciences, les territoires, les forces politiques ; elle donna au siècle dernier son visage. Bien sûr, en histoire il n’existe pas de mono-causalité et d’autres événements expliquent le XXe siècle, en particulier la Seconde Guerre mondiale, mais on verra que sans parler d’une unique guerre européenne de 1914 à 1945, voire même de guerre civile européenne, ces deux déchaînements de violence se rattachent l’un à l’autre.

Reconfiguration des rapports de forces entre impérialismes
Elle produit une recomposition géopolitique d’ensemble qui touche d’abord les frontières et l’existence même des États. Lors des traités de paix dont celui de Versailles, signé en 1919, la carte de l’Europe est redessinée : nouvelles frontières pour l’Allemagne, l’Italie, la Russie, la Roumanie et les autres pays balkaniques, renaissance de la Pologne, création de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, disparition de l’Autriche-Hongrie et de l’Empire ottoman. L’Europe qui voit le jour en 1919 est peu ou prou celle que nous connaîtrons jusqu’en 1991. C’est aussi tout le Proche-Orient qui est redessiné, région où les affrontements entre puissances impérialistes redoublent.
Ces changements ne sont pas neutres et indiquent une reconfiguration des rapports de force entre impérialismes. La France et le Royaume-Uni qui ont gagné la guerre semblent demeurer les grandes puissances. Elles sont pourtant contestées par de nouveaux acteurs : les États-Unis, le Japon et même, dans une moindre mesure, l’Italie qui les ont accompagnés dans la guerre et la victoire. L’intervention états-unienne a grandement contribué à faire basculer le rapport de forces militaires au profit des forces de l’Entente. Cette participation signe l’interventionnisme des États-Unis dans les affaires du monde. Contrairement à la légende, les États-Unis étaient déjà intervenus au-delà de leurs frontières et au-delà des Amériques, notamment aux Philippines en 1898, mais cette fois c’est à une autre échelle, une échelle globale et mondiale. Ils interviennent sous la présidence de Wilson au nom d’un idéalisme démocratique certain mais aussi pour défendre et étendre leurs intérêts commerciaux et économiques. Ils sont ainsi en passe de devenir la première puissance mondiale.
La Première Guerre mondiale provoque aussi l’écroulement du régime tsariste balayé par les révolutions russes de février et octobre 1917. Avec la prise du pouvoir des bolcheviks naît la Russie soviétique appelée à devenir l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1922. Ce nouvel État révolutionnaire qui a distribué les terres, reconnu les minorités nationales et déclaré la paix au monde est assailli dès sa création par les forces impérialistes à tel point que l’on pourrait dire que la Première Guerre mondiale ne s’achève pas en 1918 mais en 1920 avec la fin de l’intervention étrangère. Une deuxième puissance mondiale voit ainsi le jour, même si ses contemporains – ennemis ou amis – ne lui prédisaient pas une longue existence. Les États-Unis et l’URSS, ces jeunes états pionniers deviennent ainsi des acteurs de la géopolitique mondiale et leur affrontement mais aussi leurs rapprochements ponctuels comme pendant la Seconde Guerre mondiale vont déterminer les relations internationales pendant des décennies.

Une guerre totale
La guerre 1914-1918 n’est pas seulement mondiale mais totale par les moyens mobilisés. Il s’agit d’abord des hommes : des dizaines de millions sont mobilisés, près de dix millions meurent au front pour une guerre qui n’est pas la leur, toutes les populations sont soumises à la mobilisation au front comme à l’arrière, dans les métropoles comme dans les colonies. On ne dira jamais assez ce que représentèrent pour ces millions d’êtres humains les combats, les déplacements forcés, la pression de la propagande permanente. Les effets de la guerre sur la natalité sont énormes notamment pour la France qui mettra bien du temps à rattraper ce choc démographique.
Après les expériences inouïes et sauvagement meurtrières de la guerre de Sécession (1861-1865), des guerres coloniales et de la guerre des Boer (Afrique du Sud, 1899-1902), la Première Guerre mondiale consacre pour de bon un principe guerrier d’un genre nouveau : il ne s’agit plus seulement de vaincre l’adversaire mais de l’anéantir complètement. Il en est ainsi du génocide des Arméniens en 1915.

L’intervention de l’État dans l’économie
La Première Guerre mondiale met aussi en évidence l’intervention de l’État dans l’économie. Il n’y a pas de libéralisme pur dans le capitalisme, ni aujourd’hui ni au XXe siècle. Mais les besoins militaires et les nécessités de la mobilisation légitiment l’intervention de l’État. En France, des dirigeants socialistes comme Jules Guesde, Marcel Sembat ou Albert Thomas y trouvent des raisons pour justifier leur participation au gouvernement d’Union sacrée. Mais cette intervention de l’État – provisoire dans de nombreux secteurs – au travers des budgets militaires est au service de la guerre, de la recomposition impérialiste et ne sert en rien la promotion d’une économie plus sociale et solidaire. Il en ira ainsi tout au long du XXe siècle : elle ne signifie en rien un pas vers le socialisme si elle n’est pas mise au service d’une autre production et de la réduction des inégalités.
Enfin, le règlement de la paix malgré la tentative avortée de la création d’une organisation mondiale de résolution des conflits – la Société des Nations – est une véritable bombe à retardement. En faisant de l’Allemagne la seule responsable de la guerre, le traité de Versailles n’est que la formalisation de la victoire d’impérialismes contre d’autres. Et ce ne sont pas les compromis des années 1920 concernant les réparations dues par les Allemands qui y changeront quelque chose. Le nazisme y trouvera le terreau d’une influence de masse en exploitant le sentiment d’humiliation des Allemands. Pareillement, en Italie entrée en guerre du côté de l’Entente avec la promesse d’une extension territoriale pas totalement satisfaite, les fascistes pourront exploiter le sentiment de frustration nationaliste des Italiens. On mesure alors l’importance du mot d’ordre bolchevik d’une paix sans annexion, malheureusement sans lendemain.

Montée en puissance du nazisme et du fascisme
Bien sûr, dans la montée en puissance du nazisme et du fascisme, il est d’autres raisons que les conséquences de la Première Guerre mondiale : un antisémitisme renouvelé, une fragilité d’États récents, une conception militaire du monde, de l’économie et de la société, une critique ancienne de la démocratie, une peur tout aussi ancienne des rouges, tout cela joint aux effets dévastateurs de la crise économique de 1929. Mais les conséquences de la Première Guerre mondiale cristallisent cet ensemble de causes. Alors la Seconde Guerre mondiale n’est plus très loin. Différente de la première car irréductible à un affrontement inter-impérialiste, elle recomposa pour un temps les alliances, conduisant au rapprochement antifasciste des États-Unis et de l’URSS et permettant à cette dernière d’être réintégrée dans le jeu des relations internationales et légitimée pour un temps dans son existence.

Naissance du mouvement communiste
La Première Guerre mondiale est aussi à l’origine du mouvement communiste du XXe siècle. Le communisme est bien antérieur à 1914 mais il va prendre sa forme organisée et moderne à l’occasion de ce conflit. Il naît d’abord du refus de la grande boucherie et de la trahison des élites socialistes engagées dans le soutien à leur gouvernement respectif. Il naît aussi des mutations du capitalisme qu’a accéléré la guerre : concentration ouvrière, développement du taylorisme, production de masse… La révolution d’Octobre 1917 et la création du premier parti communiste en Russie, de l’Internationale communiste à la suite et surtout du premier État se réclamant du prolétariat capable de signer la paix puis de résister aux offensives militaires des puissances impérialistes, redessinent totalement le paysage du mouvement ouvrier dans le monde. En France, il a la particularité de donner naissance à un parti communiste par un vote majoritaire au sein du parti socialiste. Là encore, ni la guerre, ni la révolution russe ne sont les seules causes du congrès de Tours en 1920. L’histoire révolutionnaire ancienne en France, le souvenir de la Commune de Paris, la tradition syndicaliste révolutionnaire, mais aussi l’échec aux élections de 1919 face au Bloc National, expliquent également cette décision majoritaire. Il reste qu’en France comme dans les autres pays les circonstances de la naissance et de la victoire du parti de Lénine colorent le communisme de formes tout à fait particulières. Il n’est pas anodin de voir dans la forme organisée des partis communistes bientôt affectés par le stalinisme les conséquences d’une vision militarisée de la politique née de la Première Guerre mondiale et du capitalisme taylorisé. L’URSS sera finalement un compétiteur fragile des relations internationales malgré le rôle essentiel joué dans la victoire de 1945 et l’émancipation des peuples colonisés, malgré aussi la concurrence qu’elle représenta pour le bloc capitaliste obligé pendant les années de croissance d’accepter une forme de compromis social que l’on nomme parfois État social. En effet, l’URSS fut souvent assaillie et menacée dès la révolution d’Octobre. Aussi, ses dirigeants n’arrivent pas à sortir d’une vision de citadelle assiégée et à imaginer un modèle de développement centré sur la démocratie. Et quand les réformes gorbatchéviennes tentent de donner un second souffle au communisme, il est trop tard. L’appareil d’État soviétique se reconvertit vite à un capitalisme prédateur, agressif et militarisé.
En ce début de XXIe siècle, après la fin de l’URSS, alors que nous vivons dans un monde instable où se déchaînent à nouveau les nationalismes, que les impérialismes s’affrontent, que la guerre économique fait rage, que les forces progressistes sont affaiblies et divisées, sommes-nous dans une situation semblable à celle de la veille de 1914 ? Suffirait-il d’attendre la grande explosion et de revenir aux formes du combat communiste du XXe siècle ou du socialisme de la fin du XIXe siècle ou d’avant 1914 ? Poser la question c’est y répondre, l’histoire ne se répète pas, et surtout il faut apprendre du XXe siècle. À nous d’imaginer les formes de l’émancipation humaine du XXIe siècle. Du communisme de notre temps. 

*Frédérick Genevée est membre du Comité exécutif national du PCF. Il est responsable du secteur Archives et de mémoire du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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