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L’effroi et l’espoir, Côme Simien et Stève Bessac*

Quand nous sommes arrivés par ici au mois de novembre, cette plaine était alors magnifique avec ses champs à perte de vue, pleins de betteraves, parsemés de riches fermes et jalonnés de meules de blé. Maintenant, c’est le pays de la mort, tous ces champs sont bouleversés, piétinés, les fermes sont brûlées ou en ruine et une autre végétation est née : ce sont les petits monticules surmontés d’une croix ou simplement d’une bouteille renversée dans laquelle on a placé les papiers de celui qui dort là ».
Michel Taupiac a 29 ans en 1914, lorsqu’il est mobilisé. Il en a 30, en février 1915, lorsqu’il écrit ces lignes. Dans le monde d’avant, celui qui précéda la folie et le carnage, il était fils d’ouvrier agricole, dans le Tarn-et-Garonne. Il survécut à la Première Guerre mondiale, ce « grand massacre des prolétaires ». Au milieu des plaines du Nord-Est, enlisés dans la boue, au fond des tranchées, exposés au feu dévastateur de l’ennemi, avec pour seul horizon les croix de leurs camarades déjà tombés, avec pour seule perspective leur propre désespérance et le souvenir d’un avenir perdu, furent-ils si nombreux que cela ceux qui, comme lui, mobilisés aux premières lueurs du mois d’août 1914, purent goûter de nouveau aux douceurs de la paix, à l’automne 1918 ? Dans les charniers du Nord-Est de la France, en Asie Mineure, en Afrique, sur terre comme sur mer, loin des chaleurs de la fraternité humaine, broyés par un subit emballement du temps, ils furent quelque 10 millions d’hommes à perdre la vie, au milieu de l’indicible et de l’absurde.
L’horreur dura quatre ans. Quatre interminables années à scruter les profondeurs de l’abîme. Chaque bataille fut un vertige. En 1915, dans le détroit des Dardanelles, Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, futur héros du monde libre en 1940, lança une attaque des forces alliées contre l’Empire Ottoman. D’avril 1915 à janvier 1916, plus de 100 000 individus y perdirent la vie : Turcs, Anglais, Français, mais aussi Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, Indiens enrôlés par la puissance impériale britannique. Quelques semaines plus tard, de février à décembre 1916, Français et Allemands s’affrontèrent à Verdun. Sur les bords de la Meuse, le ciel ne fut que feu. Le temps, meurtrier, prit pour rythme le bruit sourd des bombes. Des millions de bombes. Pour quelques kilomètres disputés, la bataille emporta avec elle 700 000 soldats (morts ou blessés).
L’horreur dura quatre ans. Cela lui suffit largement pour devenir l’immense laboratoire d’une sophistication inouïe de l’industrie de l’armement. Gaz toxiques, aviation, sous-marins… tout fut « amélioré », du moment que ces modifications pouvaient permettre de tuer mieux, de tuer plus.
L’horreur dura quatre ans. Cela fut bien assez pour s’enrichir. La crise économique traversée par le capitalisme mondialisé, à la veille de 1914, ne joua pas un mince rôle dans le déclenchement du premier conflit mondial. Une fois la guerre déclarée, le grand capital sut en tirer maints profits. Pour lui, l’horreur ce fut d’abord une bonne affaire. François Bouloc et Annie Lacroix-Riz le rappellent assez dans les pages qui suivent.
L’horreur dura quatre ans. Elle surgit en partie de l’opaque diplomatie des pays de la vieille Europe. Les puissances coloniales ne manquèrent cependant pas d’emmener avec elles, au combat, dans leur perte, les « indigènes » de leurs empires respectifs.
L’horreur dura quatre ans. À son terme, chaque commune érigea son monument aux morts, signe tangible, quotidien, des pertes locales, de l’absence des disparus. La guerre était finie. La guerre était encore partout. Inoubliable. Elle laissa derrière elle des « gueules cassées » par milliers, visages déformés, membres arrachés. Comment surmonter le traumatisme ? À l’orée des années 1930, Paul Nizan, jeune écrivain et militant communiste, marqué par la violence de l’expérience guerrière, pouvait résumer, d’une formule devenue célèbre, le mal-être d’une génération meurtrie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’était le plus bel âge de la vie ».

De cette horreur qui dura quatre ans, naquit aussi l’espoir. Cet espoir, de portée universelle, fut celui de la Révolution. L’émancipation des hommes était de nouveau à l’ordre du jour. Ce vent révolutionnaire se leva à Saint-Pétersbourg, un certain mois d’octobre 1917. Bientôt, il trouva des échos hors de Russie. On le retrouve avec force, en Allemagne, autour des spartakistes de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. En France, alors que les années 1919-1920 sont marquées par de grandes grèves ouvrières, un débat tiraille la vieille SFIO : faut-il ou non rejoindre la troisième Internationale ? Au congrès de Tours, en décembre 1920, la majorité des socialistes choisit l’Internationale communiste : notre force politique est née au milieu des tourments de cette histoire.
Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à ce conflit, tout juste centenaire, dans une revue politique ? Pourquoi céder à notre tour à la tentation commémorative ? Quel « projet » pour l’avenir peut-il y avoir là-dedans ? Posons la question autrement : est-il inactuel de s’interroger sur la guerre, sur ce qui a pu l’engendrer, sur l’attitude des forces de l’argent au cœur du conflit ? Est-il vain, aujourd’hui, de rappeler à notre souvenir ceux qui refusèrent jadis d’être les victimes expiatoires de politiques gouvernementales déshumanisantes ; ces hommes et ces femmes qui se rassemblèrent pour chercher ensemble d’autres voies, faites de solidarités, d’égalité et de fraternité ; ces révolutionnaires qui, au cœur de l’anéantissement, frayèrent d’autres chemins, tendus vers la recherche du bien commun ? Sont-ce là autant de problématiques dépassées ? La guerre a-t-elle à ce point disparu de notre présent qu’il paraisse impertinent de s’interroger sur les solutions envisagées, il y a moins d’un siècle, pour garantir le « plus jamais ça » ? Alors que l’ONU, née en 1945, au lendemain du second conflit mondial, est plus que jamais confrontée, en 2014, à de nombreuses difficultés pour accomplir sa mission de paix, n’est-il pas pertinent de réfléchir à sa sœur aînée, la Société des Nations, née du charnier de la Première Guerre mondiale, y compris dans ses manques les plus criants ?
« Moi quand je ferme les yeux, je rêve que je peux rentrer chez nous, à la maison, parce que les chars sont partis. Ce que je souhaite le plus fort, c’est que bientôt, on soit en paix et que ce soit pour toujours ». Ces propos sont ceux d’Asma, en juillet 2014. Ce sont ceux d’une enfant de 9 ans, grandissant dans la bande de Gaza où elle fréquente une école de l’ONU. Nous sommes en 2014. La guerre fait rage autour de nous, en Ukraine, en Afrique, en Irak et en Syrie. Le bruit des bombes s’est enfin estompé, en Palestine. Pour combien de temps ? Pour pouvoir un jour répondre au vœu simple d’une enfant de 9 ans, le plus légitime de tous – être en paix « et que ce soit pour toujours » –, un détour par la Première Guerre mondiale nous a paru nécessaire.

*Côme Simien et Stève Bessac sont responsables de la rubrique Histoire. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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