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Nazim Hikmet, Francis Combes

J’ai participé courant octobre à un festival de poésie en Turquie. J’avais été invité par Ataol Berhamoglu, l’un des poètes les plus populaires du pays, qui dit ses poèmes accompagné d’un chanteur qui les interprète. Poète à la personnalité forte, mélange de mélancolie et de combativité, Ataol est souvent présenté comme un héritier de Nazim Hikmet. Ce qu’il est pour une part.
J’ai d’ailleurs pu mesurer lors de ce voyage l’attachement à Nazim Hikmet. Il est possible de croiser son portrait, par exemple dans une boutique de souvenirs près du Passage des fleurs à Istanbul, ou en effigie dans le bureau du maire d’Eskesehir, au centre de l’Anatolie, une des rares grandes villes du pays administrée par la gauche… Mais il est surtout présent dans les cœurs.
Lors du festival nous avons ainsi entendu des jeunes gens d’une vingtaine d’années, assis dans le public, accompagner le musicien et chanter sa « Chanson de ceux qui boivent le soleil », de 1928…
Nazim Hikmet Ran est né en 1901 à Salonique ; (son grand-père paternel en était le pacha). Et il est mort en 1963, à Moscou. Entre ces deux dates, une vie de passion dans laquelle il a « brûlé comme Kerem », le personnage légendaire qui se consume en dénouant la chemise de sa bien-aimée. Non seulement pour l’amour des femmes, mais pour l’amour humain en général et l’idéal de la révolution. Nazim Hikmet a révolutionné la poésie turque. Ayant côtoyé Maïakovski et les futuristes à Moscou, il y a introduit les mots, les images et les idées du nouveau siècle, en rupture avec la tradition ottomane de la poésie du Divan. Tout en conservant de l’héritage oriental beaucoup : toute une culture poétique et aussi le goût de la nostalgie qui chez lui se mêle à l’optimisme du révolutionnaire. On sait qu’accusé d’agitation communiste il a passé seize ans de sa vie en prison. C’est d’ailleurs là qu’il a approfondi sa connaissance du peuple turc et qu’il a construit ce monument de la poésie du XXe siècle que sont Les Paysages humains dans lequel il dépasse la séparation classique entre vers et prose.
En France, il a été salué par Aragon, qui a mené campagne avec Sartre pour le faire libérer, ou Philippe Soupault qui écrivait : aucun de ceux qui ont lu ou entendu ses poèmes « n’est plus le même qu’avant cette lecture ou cette audition ». Et il a notamment été adapté en français par Charles Dobzynski, qui a travaillé avec lui sur ses traductions quand il était en exil. Charles Dobzynski qui vient de nous quitter…

Dimanche

C’est dimanche aujourd’hui.
Pour la première fois, aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil
et moi
pour la première fois de ma vie,
j’ai regardé le ciel sans bouger
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste.
Je me suis assis par terre
plein de respect
et j’ai collé mon dos contre le mur blanc.
Il n’est pas question en cet instant
de me jeter dans les vagues.
Pas de combat en cet instant
pas de liberté et pas de femme
Terre, soleil et moi.
Je suis un homme heureux

Nazim Hikmet (1938)

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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