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La vie détermine la conscience, Florian Gulli et Jean Quétier

Comment comprendre l’histoire des hommes, la biographie des individus comme le développement des sociétés ? D’où faut-il partir ? Quel sera le point de départ de l’analyse ? Par opposition à la « philosophie allemande », Marx et Engels définissent leur conception matérialiste de l’histoire de la manière suivante : « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience ».

Par opposition complète à la philosophie allemande qui descend du ciel vers la terre, ici on monte de la terre vers le ciel. C’est-à-dire qu’on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, qu’on ne part pas non plus de ce qu’on dit, de ce qu’on pense, de ce qu’on s’imagine, de ce qu’on se représente être les hommes pour en arriver aux hommes en chair et en os ; on part des hommes effectivement actifs, et à partir de leur processus vital effectif, on présente également le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Même les représentations nébuleuses qui se forment dans le cerveau des hommes sont des sublimés(1) nécessaires de leur processus vital matériel, empiriquement constatable(2) et rattaché à des présuppositions matérielles(3). Ce faisant, la morale, la religion, la métaphysique et le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, cessent de conserver l’apparence de l’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement, ce sont les hommes, en développant leur production matérielle et leur commerce(4) matériel, qui changent également, en même temps que cette réalité effective qui est la leur, leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience.
 
Karl Marx, Friedrich Engels, Joseph Weydemeyer,
L’Idéologie allemande, I et II, Les Éditions sociales, Paris, 2014, pp. 299-301, traduction Jean Quétier et Guillaume Fondu

L’histoire part des hommes effectivement actifs
Pour comprendre un individu ou une société, on peut partir de ce que cet individu ou cette société disent du monde et d’eux-mêmes. On jugera alors un individu sur les convictions qui sont les siennes, sur les valeurs qu’il dit avoir. On jugera aussi bien une société sur ses textes constitutionnels et les idéaux qu’elle affiche. La « philosophie allemande », elle aussi, affirme que la vie des individus et des sociétés est la réalisation d’idées. Hegel(5) considérait par exemple que l’histoire était la réalisation progressive de l’idée de la liberté. Il y aurait d’abord des idées, des conceptions du monde et ensuite la vie elle-même comprise comme réalisation de ces idées. Cette manière de procéder est d’ailleurs très courante. Par exemple, les phénomènes désignés par le terme un peu vague « d’ individualisme » (absence de solidarité, indifférence à la souffrance des autres, repli sur la sphère privée, etc.) sont très souvent pensés comme des conséquences d’une mentalité, d’une conscience gagnée à des idéaux individualistes. La réalité, la vie, se déduiraient de la conscience.

C’est cette conception de l’histoire que Marx et Engels cherchent à combattre dans L’Idéologie allemande. Leur propre conception de l’histoire, matérialiste, ne part pas des idées ou de la conscience pour comprendre le monde, elle « part des hommes effectivement actifs », de leur « processus vital effectif ». De quoi s’agit-il ? Ce « processus » n’est rien d’autre que la condition de possibilité de toute société, à savoir la production de moyens de subsistance(6), la production de la vie elle-même. Pour Marx et Engels, c’est de là qu’il faut partir pour comprendre l’histoire humaine.

La conscience dérive de l’activité sociale
Les idées, les pensées et la conscience apparaissent alors comme dérivées de cette activité sociale de production. Elles ne sont que des « reflets » et des « échos » du processus vital ; elles ne l’expliquent pas. Partir d’elles, c’est donc prendre les choses à l’envers. La vérité des sociétés libérales par exemple n’est pas dans leurs déclarations de droits ni dans leurs valeurs officielles, mais dans la réalité de leurs rapports sociaux. Et l’écart est souvent abyssal ; les déclarations de liberté ne doivent pas faire oublier que la société « libérale » américaine par exemple fut aussi une société esclavagiste puis ségrégationniste. Autre exemple, ce que l’on appelle « individualisme » n’a pas sa source dans une conscience individualiste, mais dans l’ordre de la production. Les nouvelles techniques de management qui opposent de façon systématique les salariés, la concurrence pour l’emploi, etc. sont, pour une bonne part, à l’origine des comportements « individualistes ».
La philosophie allemande prend donc tout à l’envers. Elle ne voit pas que son point de départ est déjà le résultat d’un processus. Elle est aveugle à ses propres présuppositions. Idées, définitions, pensées, sont des « sublimés » du « processus vital matériel ». Il est parfois difficile de le voir, mais Marx et Engels soutiennent que même les représentations les plus « nébuleuses », les élaborations philosophiques les plus abstraites, celles qui semblent les plus étrangères à toute pratique humaine matérielle, en dérivent cependant. Dans un ouvrage intitulé L’Essence du christianisme, Ludwig Feuerbach(7) (1841) expliquait que l’aliénation religieuse provenait d’une erreur de jugement : on ne se rend pas compte que les qualités que l’on attribue à Dieu (intelligence infinie, amour infini, volonté infinie) sont en réalité celles de l’homme, compris non pas comme individu mais comme genre humain. Pour Feuerbach, une fois que l’on a pris conscience du malentendu sur lequel repose la religion, l’illusion religieuse se dissipe. Là encore, procéder comme le fait Feuerbach c’est considérer que ce sont les idées qui meuvent le monde. C’est ne pas voir que, comme le dit Marx, « exiger de mettre un terme aux illusions qu’on se fait sur son propre état, c’est exiger de mettre un terme à un état qui a besoin d’illusions » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction, 1843). C’est donc négliger le fait que la misère sociale joue un rôle central dans l’émergence des idées religieuses.

La production, plus déterminante que les idées
La métaphore du « reflet » ne doit pas laisser penser cependant que les idées ne jouent aucun rôle dans l’histoire. Au contraire, Engels écrit dans une lettre à Joseph Bloch en date du 21-22 septembre 1890 : « Les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes effectives dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, visions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques ». Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx décrit par exemple la manière dont les traditions politiques anciennes peuvent continuer à peser sur le développement historique, même si le mode de production qui les accompagne a complètement changé. L’économie antique n’a pas grand-chose à voir avec celle de la fin du XVIIIe siècle, pourtant les révolutionnaires français de 1789 se sont drapés « dans le costume de la République romaine ». La conception matérialiste de l’histoire nous invite donc à prendre en considération une combinaison de facteurs économiques et idéologiques, parfois complexe. Seulement, l’efficacité des idées est subordonnée à ce facteur déterminant « en dernière instance » qu’est la production de la vie réelle. De multiples causes expliquent le devenir historique, mais toutes n’ont pas le même poids. On a souvent résumé le propos de Marx et Engels en affirmant que la production (la base) était plus déterminante que les idées (la superstructure). n

Notes de La Revue du projet
(1) - En chimie, le sublimé est le résultat d’une sublimation, c’est-à-dire d’une opération consistant à faire passer un corps de l’état solide à l’état gazeux.
(2) - Dont on peut faire l’expérience.
(3) - La philosophie de Hegel avait pour ambition de proposer un commencement absolu, de ne partir de rien d’autre qu’elle-même. Chez Marx et Engels, les présuppositions matérielles sont au contraire ce qui ancre le savoir dans la réalité, elles écartent ainsi l’écueil d’une réflexion spéculative tournant à vide.
(4) - Dans L’Idéologie allemande, le terme « commerce » désigne la manière dont les hommes ont commerce les uns avec les autres, il ne faut pas le comprendre dans le seul sens restreint de l’activité marchande.
(5) - Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 – 1831) est un des principaux représentants de l’idéalisme allemand. Critiquant sa philosophie, Marx cherchera néanmoins à dégager le « noyau rationnel » de la dialectique hégélienne.
(6) - Sur ce point, nous renvoyons au commentaire développé dans le numéro 39 de La Revue du Projet.
(7) - Ludwig Feuerbach (1804-1872), philosophe matérialiste allemand. Marx partagera pendant un temps ses opinions, avant de s’en éloigner.

1845-1846 : sortir
de la philosophie

Marx et Engels rédigent les différents manuscrits qui composent L’Idéologie allemande entre 1845 et 1846. Alors qu’ils baignaient encore jusque-là dans l’univers de la philosophie allemande (Marx avait soutenu une thèse de philosophie en 1841), ces années marquent leur rupture avec une discipline jugée abstraite et éloignée de l’étude du monde réel. Comme l’écrit Marx en 1845 : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le changer » (Thèses sur Feuerbach, XI). L’ambition de L’Idéologie allemande est alors de fonder la science de l’histoire en s’appuyant sur l’analyse des rapports de production.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014

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