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Le Capital au XXIe siècle Un ouvrage au cœur du débat politique, Igor Martinache

Reconnaissons-le, il y a de bonnes raisons de se réjouir du succès remporté par le dernier ouvrage de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle. D’abord, parce qu’il montre que l’édition en sciences humaines n’est pas morte : en dépit de ses presque mille pages, celui-ci a attiré plus d’une centaine de milliers de lecteurs de part et d’autre de l’Atlantique, et fait l’objet d’une couverture médiatique que l’on pensait devenue réservée aux starlettes du show-business – ce qu’a significativement raillé un hebdomadaire conservateur états-unien en consacrant sa couverture au « phénomène Piketty » en pastichant la Une de fanzine pour adolescents. Ensuite, justement, parce que, loin de faire l’unanimité, celui-ci suscite le débat et fait l’objet de critiques plus ou moins virulentes, principalement sur sa droite, mais aussi sur sa gauche. En outre, parce que tout économiste bien en chaire qu’il soit – ancien directeur de la dominante École d’économie de Paris et conseiller du prince au Parti socialiste – l’auteur y dénonce l’impérialisme d’une certaine économie formalisée, rappelant que la « science lugubre » n’est qu’une science sociale parmi d’autres et doit enrichir son regard sur les phénomènes qu’elle traite de celui d’autres disciplines, histoire, sociologie, mais aussi littérature, ce qu’il démontre ici en actes. Enfin et surtout, parce que l’objet dont traite Thomas Piketty et la thèse qu’il défend à son propos méritent sans conteste d’être (re)placés au cœur du débat politique. Cet objet, auquel il a consacré la plus grande part de sa carrière, est constitué par la dynamique des inégalités de patrimoine et de revenus.

Une société de rentiers
Pour Piketty, nous assisterions aujourd’hui au retour de la société de rentiers, où la distribution polarisée du capital s’autoreproduit et même s’amplifie mécaniquement. Pour le montrer, il s’appuie essentiellement sur une vaste base de données sur les revenus et patrimoines couvrant plusieurs décennies dans différents pays, qu’il s’emploie depuis plusieurs années à constituer avec une trentaine d’autres chercheurs de divers pays. Cela confère au propos une vaste amplitude temporelle et géographique et de ce fait un certain niveau de généralité qui, comme souvent, séduit les lecteurs distraits mais agace les plus rigoureux. L’auteur semble ainsi s’adresser davantage aux premiers, même s’il n’oublie pas les seconds auxquels il donne accès à une impressionnante quantité de données dans des annexes reléguées sur un site Internet dédié. À contre-courant de nombre de ses confrères, qui font preuve d’un formalisme poussé à grand renfort d’équations qui semble souvent surtout servir à masquer des hypothèses douteuses, Thomas Piketty fait  preuve dans son écriture d’un souci pédagogique et de clarté qui est en soi louable, mais peut aussi à son tour susciter une impression faussée d’évidence face à ses développements.

La première loi fondamentale du capitalisme
L’ouvrage se découpe en quatre grandes parties : la première, dont l’auteur indique lui-même qu’elle peut être sautée par les lecteurs les plus chevronnés, revient sur les grandes notions en jeu – production, croissance, revenus, patrimoine – sur leurs rapports respectifs et fournit un certain nombre d’ordres de grandeur numériques concernant leurs évolutions et leur distribution à l’échelle planétaire. Tout en insistant sur le fait qu’il n’existe pas de loi mécanique déterminant le partage de la valeur ajoutée – autrement dit la part respective du revenu national dévolue aux facteurs capital et travail – contrairement à ce que beaucoup affirment, Thomas Piketty présente ici ce qu’il appelle la « première loi fondamentale du capitalisme », en fait une simple identité mathématique. Celle-ci s’énonce ainsi : pour une année considérée, la part des revenus du capital dans le revenu national est égale au taux de rendement moyen du capital multiplié par le rapport entre la valeur du capital national et le revenu national annuel, avec des valeurs moyennes constatées actuellement pour les pays dits développés de respectivement 30,5 et 600 %. Il revient ensuite sur les rapports entre croissance économique et croissance démographique, rappelant notamment leurs incidences sur la structure de la société – la première jouant schématiquement un rôle d’accélération des transformations tandis que la seconde favorise l’égalisation des destins sociaux.

Les transformations du capital
Dans la seconde partie, l’auteur se focalise plus directement sur les transformations du capital durant deux siècles, passant d’une prédominance du foncier, notamment agricole, à celle de ses composantes immobilières et financières. Il fait entre autres le rappel, bien utile face à la vulgate de la faillite de l’État, que le capital public, c’est-à-dire la différence entre les actifs et les dettes des administrations publiques, reste positif, même si son montant est près de 20 fois inférieur à celui des patrimoines privés, une tendance que renforce une dynamique de privatisation de ce patrimoine public. Piketty expose surtout ici sa « deuxième loi fondamentale », à savoir que le rapport entre la valeur du capital sur le revenu national est égal à celui entre le taux d’épargne et le taux de croissance du revenu national. C’est ainsi l’atonie de la croissance actuellement dans les pays riches qui explique le quasi-doublement du rapport entre patrimoine et revenu national depuis 1970 – avec cependant des variations encore assez importantes suivant les pays – et par suite l’évolution du partage de la valeur ajoutée lorsque l’on met en regard les deux « lois fondamentales » précédemment évoquées.

L’intensification des inégalités
Dans la troisième partie, Piketty s’intéresse plus en détail à la structuration des inégalités dans une perspective dynamique, en montrant notamment que depuis quatre décennies on observe leur intensification, à des niveaux cependant encore variables selon les pays (ce qui montre au passage le poids des institutions, et donc du politique, en la matière) quelque soit leur composante (revenus du travail, du capital ou patrimoine détenu). Il rappelle ainsi ici le facteur fondamental de l’accumulation mécanique du capital, à savoir que son taux de rendement est toujours historiquement supérieur au taux de croissance de la production. Si leurs valeurs respectives sont de 1 et 5 % par an, il suffit ainsi d’épargner chaque année un cinquième des revenus de son patrimoine pour que celui-ci s’accroisse mécaniquement. Et encore, là aussi les moyennes cachent des disparités, car le rendement que l’on arrivera à tirer de son capital croîtra avec l’importance de celui-ci, comme l’auteur le montre à partir d’un exemple édifiant : celui des placements des universités états-uniennes…

La proposition d’un impôt mondial sur le capital
La principale évolution du XXe siècle en la matière dans le monde « développé », consécutive notamment aux deux guerres mondiales, est l’effondrement des rentiers au profit du développement d’une « classe moyenne patrimoniale », une « société de petits rentiers » dont les revenus du capital ne sont pas suffisants pour en vivre exclusivement, mais le sont pour amplifier les inégalités de revenus et de patrimoine. Pour enrayer cette dynamique oligarchique, Piketty développe enfin dans sa dernière partie sa proposition d’un impôt mondial sur le capital, en expliquant notamment pourquoi celui-ci serait plus efficace que l’inflation, qui rogne en réalité principalement les plus petits patrimoines. Si ce programme peut sembler à certains séduisant, d’autres trouveront au contraire que l’auteur s’arrête au milieu du gué, faute de remettre réellement en cause la logique intrinsèque du capitalisme. C’est sans doute cette objectivation du décrochage par le haut du dernier centile (le pourcent le plus riche de la population), ainsi que la tentative d’explication de ce processus, qui expliquent l’intérêt inattendu suscité par le livre. Ce travail fait en effet implicitement écho au slogan « nous sommes les 99 % » des mouvements autoproclamés des « Indignés ». Mais c’est aussi ce qui en fait la faiblesse, car si Piketty recourt abondamment à la dimension historique et surtout à la littérature, notamment Balzac et Jane Austen, il méconnaît les enjeux sociologiques et politiques de la question qu’il entend traiter – il repousse même à plusieurs reprises des aspects jugés normatifs en usant de l’argument selon lequel c’est à la collectivité de trancher démocratiquement. Comme l’ont fait remarquer certains commentateurs, foin donc de classes sociales et de rapports de force dans son analyse, de discussion des catégories utilisées, ni des autres dimensions, culturelles notamment, des inégalités. Son projet d’impôt global apparaît finalement inoffensif tant il semble politiquement irréalisable. Cela n’enlève pas tout son mérite à l’entreprise, mais met en évidence la maladresse de son titre : n’est pas le nouveau Marx qui veut. n

Parmi les nombreuses lectures critiques, on se contentera de signaler celle, très affûtée, de l’économiste Gaël Giraud  « Quelle intelligence du capital pour demain ? Une lecture du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty », Revue française de socio-économie, n° 13, 2014.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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